Avec Minotaure, Andreï Zviaguintsev replace La Femme infidèle de Claude Chabrol dans un contexte russe. Grand Prix du dernier festival de Cannes, le film, dans les salles de cinéma mercredi 14 octobre, représentera la France à l’Oscar du Meilleur film étranger.
Près de dix années se sont écoulées depuis son magnifique Faute d’amour, Prix du jury à Cannes en 2017. Entre-temps, la vie d’Andreï Zviaguintsev a tenu à un fil. Touché par la Covid, le réalisateur russe a été transporté dans une clinique à Hanovre où il a été plongé en coma artificiel pendant quarante jours. Totalement paralysé à son réveil, il a dû réapprendre à vivre. C’est pendant sa longue rééducation en Allemagne que se déroule l’attaque en Ukraine par la Russie de Poutine. Il décide alors de s’installer en France où il s’est intéressé à l’adaptation de La Femme infidèle de Claude Chabrol. Le projet Minotaure — tourné en Lettonie —était lancé.
Pour mémoire, Claude Chabrol mettait en scène le meurtre d’un amant. Charles et Hélène forment un couple aisé installé à la campagne avec leur fils. Il est heureux mais elle s’ennuie. Quand il découvre qu’elle le trompe, il engage un détective qui le conduit à son amant… Andreï Zviaguintsev nous raconte la même histoire mais en développant le contexte russe. Nous sommes en 2022, peu après l’invasion de l’Ukraine. Dans une ville de province, Gleb (Dmitri Mazourov au charisme inquiétant), chef d’entreprise qui a réussi, vit dans une magnifique villa moderne au bord d’un lac avec sa femme Galina (Iris Lebedeva, magnifique) et leur fils Serojia (Boris Koudrine). Dès les premières scènes, le spectateur comprend que la routine s’est installée dans cette famille ayant tout pour être heureuse.
Des réquisitions
Andreï Zviaguintsev suit Gleb à son travail. Il s’attache à présenter un patron très occupé, humain mais nerveux depuis que ses employés sont de plus en plus nombreux à fuir le pays. Et la situation s’aggrave lorsque le maire demande à chaque entreprise de la ville de fournir des hommes à l’armée. Pour Gleb, il lui faut désigner quatorze jeunes hommes qui seront réquisitionnés pour aller au front. Quatorze comme le nombre d’enfants livrés au Minotaure qui se nourrit de chair humaine dans la mythologie grecque.
C’est dans cette Russie d’aujourd’hui — l’entrée en guerre, l’exode massif qui en découle, sans oublier l’emprise du pouvoir, la corruption —, qu’Andreï Zviaguintsev revisite sur plus de deux heures l’histoire de La Femme infidèle, celle qui s’ennuie mortellement et qui revit en prenant un amant. Il filme d’abord un mari effondré puis un pragmatique entrepreneur qui, en prenant les choses en mains, se rapproche du monstrueux et inhumain Minotaure. Le spectateur jubile devant ce Minotaure qui mêle habilement réflexions, actions, suspense, d’autant que les questions morales ne manquent pas et nous taraudent longtemps après la fin de la projection.
- Minotaure de Andreï Zviaguintsev (France/Allemagne/Lettonie, 2h20) avec Dmitri Mazourov, Iris Lebedeva, Boris Koudrine…
