Cette représentation-là ne s’est pas déroulée comme les comédiens et comédiennes l’espéraient. Ils sortent de scène aussi épuisés que déçus. Retour dans les coulisses d’un théâtre situé dans une ville de l’Europe de l’Est où la vie se poursuit. C’est à ce moment-là que commence la pièce de Jean-Luc Lagarce, Nous, Les Héros. Après Le Pays lointain, Clément Hervieu-Léger s’empare d’un deuxième texte de l’auteur, disparu en 1995. Dans ce spectacle, joué les 3 et 4 décembre au Théâtre de Caen, le metteur en scène, nouvel administrateur général de la Comédie-Française, célèbre à nouveau avec la Compagnie des petits champs le théâtre et la vie de troupe qu’il connaît bien. Entretien.
Vous avez mis en scène Le Pays lointain, était-il nécessaire, logique ou évident, de revenir au théâtre de Jean-Luc Lagarce ?
Oui, je vois une grande évidence. Jean-Luc Lagarce a une écriture qui me touche. Sans que je le décide, il est arrivé à deux moments particuliers dans ma vie. J’ai travaillé sur Le Pays lointain après le décès de Patrice Chéreau (metteur en scène, ndlr) qui a été très important dans mon parcours. Ce texte a répondu à ce manque et ce deuil. Nous, Les Héros arrive au moment où je quitte la Compagnie des petits champs. Il y a deux ans, j’ignorais que je serai à la Comédie-Française. C’est comme si j’avais des rendez-vous. Nous, Les Héros est une pièce qui parle de la vie d’une troupe. Comme celle de la Compagnie des petits champs. Et la Comédie-Française, c’est de l’ordre de la famille aussi. Cette pièce fait écho fortement à ce que j’ai vécu au début de l’année. Même si je m’éloigne de la compagnie, elle restera dans mon cœur. Ce fut une décision difficile à prendre. Ce n’est pas simple de quitter ce que l’on a construit. Aujourd’hui, Daniel San Pedro a repris seul la direction artistique. Je sais qu’elle est entre de bonnes mains.
Pourquoi avez-vous choisi cette pièce de théâtre de Jean-Luc Lagarce, Nous, Les Héros, qui n’est pas la plus connue ?
C’est un texte peu connu en effet. Trente ans après sa mort, Jean-Luc Lagarce est devenu un auteur majeur qui va traverser les siècles. Il a une manière très particulière de parler de l’humanité et il est de cette trempe des grands auteurs depuis le XVIIe siècle. De Nous, Les Héros, j’ai choisi la version initiale, avec le père. Dans cette pièce, il y a cette troupe en tournée en Europe de l’Est. Lagarce a une vision assez floue de la géographie. L’histoire peut se dérouler avant la Première Guerre mondiale ou avant la chute du Mur de Berlin. Je la transpose dans les années 1980, à la période où Lagarce écrit la pièce. Nous, Les Héros a des résonances fortes et puissantes. Lagarce parle des conditions de vie précaires des artistes, de la présence de la guerre si proche. C’est ce que nous vivons aujourd’hui.
Dans ce spectacle, comme dans les précédents, vous déclarez votre amour au théâtre.
J’y consacre ma vie. C’est en effet une déclaration d’amour au théâtre et à celles et ceux qui le font : tous les métiers du plateau, de l’administration… Le théâtre nous apprend que l’on ne peut rien faire seul. Vivre seul, sans l’avoir choisi, c’est la pire chose qu’il soit. Nous Les Héros est une nouvelle aventure collective.
Vous parliez de famille. Dans celle de Nous, Les Héros, les membres se déchirent.
Oui, ils se déchirent et certains ont envie de partir parce qu’ils veulent s’émanciper et ont d’autres aspirations artistiques. En même temps, ils ont un attachement viscéral à cette troupe. Ce n’est jamais facile de partir, de s’affranchir. Le fils souhaite quitter sa famille pour être lui-même et faire du théâtre autrement. C’est très beau.
Est-ce aussi l’histoire d’un conflit de génération ?
Très clairement, il y a une incompréhension générationnelle. Tous ne voient pas le monde de la même manière et créent des divisions internes et intra-familiales. Et tout cela est soumis aux menaces de la guerre. Dans un tel contexte, il faut faire front et corps ensemble.
Terminer une pièce, saluer et quitter le plateau reste un moment très particulier.
Oui et c’est un moment que le public ne connaît pas. Cette pièce commence étrangement par une fin. En effet, la sortie des comédiens de la scène, c’est un moment singulier. L’adrénaline est liée à la représentation. Tout le monde est un peu au-delà de soi. Tout est exacerbé. On échange sur ce qui s’est passé, les bonnes et les mauvaises choses, les scènes formidables… Qui a gêné qui ? Il y a un niveau émotionnel qui crée un climat particulier. Un conflit peut éclater à tout moment parce que tous sont à fleur de peau.
Quels souvenirs avez-vous de la vie sur les routes ?
C’est épuisant. Cette vie crée une intimité. Nous vivons ensemble. Il peut être aussi question de désir et d’amour. Le théâtre devient notre maison. Dans la pièce, la représentation ne s’est pas très bien passée et le public a été hostile. L’état de la troupe est déplorable. Ce qui crée de la drôlerie. Jean-Luc Lagarce connaissait très bien cette vie-là. Il a eu du mal à jouer ses pièces. Et il met aussi beaucoup de tendresse dans son histoire.
La pièce a pour titre, Nous, Les Héros. Est-ce que cette vie représente un sacrifice ?
Oui, cela demande des sacrifices de croire en l’art. Je ne sais pas s’il peut changer le monde mais il change la vie. Je crois que le théâtre peut changer la vie. Il a changé la mienne. Un spectacle peut changer la vie d’un spectateur. Je crois à l’émerveillement, à la puissance du rire et à son partage.
Vous avez choisi les années 1980. Des événements se sont déroulés lors de cette décennie qui avait des couleurs et une bande son particulières.
Il y avait une certaine folie. Nous sommes dans les années sida, dans une frénésie musicale, une vie nocturne. Dans sa pièce, Lagarce écrit des intermèdes musicaux. J’ai eu plaisir à retrouver cette bande son qui a accompagné Lagarce au moment de l’écriture. Nous participons à ce voyage.
Infos pratiques
- Mercredi 3 et jeudi 4 décembre à 20 heures au Théâtre de Caen
- Durée : 1h50
- Tarifs : de 28 à 8 €
- Réservation au 02 31 30 48 00 ou en ligne
