Vîrus : “si tu vis dans un seul monde, ça va être petit”

photo : Alexis Vettoretti

Depuis plus de vingt ans, Vîrus prend tous les chemins de traverse dans le monde du rap. L’écriture, elle doit être sans barrière, sans frontière, sans frein. L’artiste normand joue en toute liberté avec la langue, la grammaire, les styles dans des textes profonds où la poésie est sombre, cinglante et l’humour, noir. Vîrus sera seul samedi 27 mai dans Soliloquy of chaos lors du festival Poesia à La Factorie à Val-de-Reuil. Pendant les Concerts de l’Impossible avec la scène nationale de Dieppe, il fera découvrir samedi 10 juin un monologue, L’Ermite errant, une des étapes de l’OXC, avant un concert avec dj Blaiz’. Entretien.

Lors du festival Poesia, vous faites entendre des textes des poètes peu connus. Comment a commencé votre rencontre avec la poésie ?

Mal ! Elle a commencé à l’école. Donc mal parce que la poésie était imposée et qu’on ne nous l’a pas montrée comme une matière vivante. Il fallait apprendre un texte par cœur pour le réciter. Même si on ne comprenait rien. De plus, comme théâtre, poésie était un mot interdit car il instaurait un clivage. Chez nous, un livre passait pour de la trahison. Le livre, la poésie, le théâtre, c’était pour eux, pas pour nous.

À quel moment, cette rencontre a-t-elle été joyeuse ?

Avec Rictus. C’est lui qui a tout changé. C’est une rencontre qui n’aurait pu jamais se faire. Le rap m’a amené à écouter Oxmo Puccino qui a publié un livre. J’ai toujours aimé les personnes qui font des pas de côté. En me promenant sur le site de sa maison d’éditions, je suis allé sur le rayon poésie et je suis tombé sur Rictus. Je m’en souviens encore, j’ai failli ne pas cliquer. L’éditeur a eu la bonne idée de publier des extraits. Un texte commençait par « Merd’ ». Je me suis dit : à l’école, on ne m’a pas tout raconté. Je me suis ainsi aperçu qu’il existait une poésie proche de moi.

Est-ce le rapport à la langue qui vous a interpelé ?

Oui, c’est le rapport à la langue. On nous a tannés avec l’alexandrin. En plus, il fait que ce soit bucolique. Rictus, lui, est plutôt octosyllabe. Il prend des libertés et le rapport à l’oralité est important. Il est très proche de la langue parlée, d’une langue populaire. Jamais de la vie, je pensais qu’une telle écriture pouvait se retrouver dans un rayon poésie. Mon réflexe a été par la suite de farfouiller. Ce fut une suite de rencontres.

Comme le rap, le rapport à l’oralité est très important.

La poésie, c’est une percussion. Elle est faite pour être dite et non lue. Il y a aussi un rapport à une réalité, sa réalité. Ce n’est pas un hasard si les autres poètes qui m’ont touché appartiennent à la même époque. Je suis allé travailler dans le nord de la France sur un autre poète, Jules Mousseron, un mineur de fond qui écrit en patois. Rictus et lui ont publié leur premier recueil la même année. Il a une langue incroyable avec une métrique et des propos bien à lui. Il la vit. Tous ces gens-là sont souvent des parias.

Comment ce travail sur ces poètes a eu une influence sur votre écriture ?

Cela autorise. Cela autorise à m’en foutre. Nous avons besoin de gens qui lèvent les barrières des péages. C’est comme si j’avais des garants. Grâce à eux, je peux me retrouver sur d’autres plateaux, dans d’autres milieux. Avant, je ne me sentais pas autant accompagné. Quand tu écris, tu en fais un peu à ta sauce même si tu as l’impression que tu nourris un clivage. Ces poètes légitiment un peu. Ils autorisent une nouvelle langue et on peut inventer.

Avant de vous autoriser des libertés dans l’écriture, où étaient les freins ?

Il n’y avait pas vraiment de freins. Quand tu essaies de te confronter à quelque chose qui n’est pas pour toi, tu n’as rien à perdre. Il y a peut-être au début une volonté de se conformer. Mais après on s’interroge sur les raisons de dire telle chose de telle manière. Qui décide de cela ? La langue est toujours mouvante, vivante. Pourquoi devrait-elle être figée, fixée ? Quand tu commences à faire du rap, tu n’imagines pas que des personnes vont l’entendre. Alors, tu ne te mets pas de freins. Si tu vis dans un seul monde, ça va être petit. Il faut aller naviguer dans d’autres mondes, rencontrer d’autres écritures.

Est-ce que cette liberté d’écrire sert votre propos ?

La forme que l’on s’autorise étaie le propos. Elle permet de le préciser, de l’affiner. L’écriture permet d’être au plus près.

Infos pratiques

  • Samedi 27 mai à 20 heures à la Factorie, île du Roy à Val-de-Reuil pendant le festival Poesia. Entrée gratuite. Renseignements au 02 32 59 41 85 ou sur www.www.factorie.fr
  • Samedi 10 juin à partir de 15 heures lors de l’OXC dans le centre ville de Dieppe et à 20h30 sous le chapiteau des Saltimbanques de l’Impossible, parc paysager à Neuville-lès-Dieppe. Tarifs : de 25 à 12 €. Réservation au 02 35 82 04 43 ou sur www.dsn.asso.fr