La poésie illumine Les Nuits d’Artaud. L’édition 2026 commence mardi 28 avril avec Jean-Pierre Siméon, auteur, plusieurs fois primé, de recueils, de romans, de pièces de théâtre et d’essais, connu aussi pour son engagement en faveur de la poésie et de sa diffusion dans l’espace public. Vendredi 28 avril, au centre hospitalier du Rouvray à Sotteville-lès-Rouen, le comédien Thomas Germaine partage des textes issus d’une œuvre empreinte de joie et de mélancolie. Entretien avec Jean-Pierre Siméon.
A-t-il fallu mener quelques batailles pour que la poésie se fasse entendre à nouveau dans l’espace public ? En Normandie, par exemple, une Maison de la poésie s’est ouverte récemment.
C’est une bataille de plusieurs dizaines d’années. Depuis deux ou trois ans, tout le monde célèbre un regain d’intérêt pour la poésie. Il ne faut pas oublier qu’il y a eu une indifférence des médias et des médiateurs. Alors, on s’est battus d’arrache-pied dans l’ombre. Quand j’avais 20-25 ans, nous étions un petit nombre à lire des poèmes dans les bistrots. Il faut souligner le travail des petits éditeurs régionaux qui ont sauvé la poésie. Nous avons aussi multiplié les rencontres dans les villes et les villages, dans les écoles et les collèges. Chaque année, il y a le Printemps des poètes. Plusieurs fois, nous avons entendu que la poésie est une niche. C’est stupide. Il faut voir l’engouement en Arabie, en Amérique du Sud, en Chine… Il y a une sorte de paradoxe français. Nous avons une production formidable, un maillage de maisons d’éditions et un silence. Je reste un combattant joyeux.
Chaque enfant apprend des poèmes. Chaque collégien et chaque lycéen les analysent. Pourquoi se désintéresse-t-on de la poésie ?
Je défends les enseignements de la poésie mais je conteste le rapport à la poésie. Il y a soit la récitation, soit l’explication de texte. Là, on met la charrue avant les bœufs. La récitation devient une leçon, un exercice du par cœur. Quant à l’explication de texte, la poésie n’est pas à étudier. Elle est d’abord une chose à aimer, à écouter. C’est comme si vous ouvriez un traité d’anatomie et de sexologie avant de faire l’amour. La poésie est une parole dont le sens est inépuisable. Alors elle appartient au lecteur.
Qu’est-ce qui vous anime dans ce combat ?
Mon temps est consacré à ce combat. Il y a trop d’a priori ancrés dans les têtes. La poésie n’est pas seulement cette chose jolie et sympathique ou intello-branchée. On a trop sacralisé la poésie. On en a fait quelque chose pour les spécialistes et cela crée des effets secondaires. Or la poésie est la parole la plus partageable et la plus directe. Et tout le monde peut y avoir accès.
Et vous l’avez écrit : la poésie sauvera le monde.
Ce qui a bien fait rire les gens sérieux. Si une personne rit en entendant cette phrase, c’est qu’elle incarne tout ce qui est à l’opposé de la poésie. Bien évidemment, dire cela est une provocation. Néanmoins, la poésie est une voix, la parole la plus accessible à tous qui permet d’aller contre les préjugés. C’est un geste éthique et primordial de l’homme. Quelle que soit sa forme, elle incarne la pensée humaine et fait que l’humanisme ait un avenir. La poésie, c’est le questionnement. Elle rappelle la question primordiale de la vie. La poésie est la meilleure part de l’humain. Elle a une conscience ouverte et donne un sens, illimité, brûlant, ardent et multiple, qui va au-delà de la vue immédiate. Elle brise la clôture du sens et révèle une impossibilité. C’est une vérité ravagée, oubliée, humiliée…
« La poésie est un éclair qui nous relie à une éternité«
En quoi la poésie bouleverse le rapport au temps ?
La poésie s’ajuste à ce qu’est la vie, aux battements du cœur. Or nous voyons un monde obsédé par la production qui suppose une accélération. Parce que le temps, c’est de l’argent, nous avons de moins en moins de temps. Nous n’avons plus le droit à ce temps de latence, ce temps de la conscience qui interroge. La poésie crée un autre temps, celui qui n’est pas gouverné par une nécessité. Elle dilate le temps. La poésie est un éclair qui nous relie à une éternité. Et c’est cela qui nous sauvera.
Est-ce qu’écrire de la poésie est un travail quotidien pour vous ?
C’est avant tout une manière d’être, de vivre, de penser, d’exister. Je vis en poésie tout le temps. Cela ne veut pas dire que je suis inadapté. J’écoute les infos… Je suis un passionné du réel. C’est une autre manière d’habiter le monde, de l’habiter de manière poétique. Je suis dans l’intranquillité, dans une inquiétude de la conscience et de la pensée. Et c’est cette intranquillité heureuse qui ouvre. La vie, c’est le mouvement, l’inconnu. Or nous sommes dans une société anti-poétique. D’où les dérives. On s’interdit la vie par peur de la vie. Mon militantisme est là.
Écrivez-vous en réaction à un événement ?
Oui, mes écrits sont inspirés de la vie. Plus on est vivant, plus on est inspiré. J’écris avec ce que je ressens physiquement. Un poète est un sismographe. On écrit avec ce que l’on est et ce que l’on vit. Alors quand on vit dans un monde violent, on ne peut pas ne pas être ébranlé. Un Non pour un oui est un petit manifeste pour le monde d’aujourd’hui plein d’espoir. Le fait de dire non est un assentiment à la vie. Les lois de soumission, c’est la facilité.
Ce livre est une suite à Avenirs.
Oui, je l’ai écrit un an après. Il reprend des choses essentielles. Le S à avenir montre qu’il y a plein d’avenirs possibles. Celui que je propose est vivable. L’homme doit vivre en harmonie avec le monde végétal et animal.
Infos pratiques
- Mardi 28 avril à 19 heures au centre hospitalier du Rouvray à Sotteville-lès-Rouen
- Lecture gratuite
- Réservation en ligne
