Espoir et désenchantement

Annie (Tess Barthélémy) repense à la jeune fille rêveuse qu’elle était lors de cet 1958  / Photo : Windy Production - Moana Films

Oubliée l’icône du grand écran, Judith Godrèche revient au cinéma avec la casquette de réalisatrice. Au cinéma mercredi 30 septembre, Mémoire de fille est l’adaptation du roman éponyme de la Normande Annie Ernaux, prix Nobel de littérature 2022. 

Toutes Les Filles pleurent, le titre de son tout premier long-métrage en tant que réalisatrice, en dit long sur le regard que portait Judith Godrèche sur la condition féminine en 2010. Après Icon Of French Cinema, mini série tragicomique présentée sur Arte, la comédienne en manque de rôle depuis qu’elle a porté plainte contre deux réalisateurs français, revient derrière la caméra avec Mémoire de fille, nouveau long-métrage adapté du roman éponyme et autobiographique de l’Yvetotaise Annie Ernaux. Un challenge délicat que l’écrivaine a salué en montant les marches avec toute l’équipe au dernier festival de Cannes.

« Après Icon Of French Cinema, j’ai eu envie d’adapter une œuvre littéraire, raconte Judith Godrèche lors des Rencontres romantiques de Cabourg. Mémoire de fille m’est apparue comme une œuvre universelle, très actuelle, qui parle de sujets qui nous concernent toutes et tous. » 

Un bouleversement

Judith Godrèche confie le rôle principal à sa fille Tess Barthélemy. Un challenge là encore puisqu’il s’agit pour la jeune femme dont c’est le tout premier rôle, de donner vie à Annie, 17 ans et demi, alors qu’elle se prépare à partir en colonie de vacances en tant que monitrice. Or, cet été 1958 bouleversera la vie d’Annie à jamais. « Il y a quelque chose d’impressionnant à incarner une personne vivante et encore plus Annie Ernaux, confie Tess Barthélémy. C’est quand même une femme qui a eu le prix Nobel de Littérature en 2022. Et ce n’est pas n’importe quel récit. On parle d’un moment de sa vie qu’elle n’a pas réussi à décrire pendant cinquante ans. Comme il n’y a pas d’enregistrements ni de vidéos d’elle à 17 ans, tout mon travail s’est appuyé sur ce livre et tous les autres. Et puis, c’est très moderne, j’ai l’impression d’avoir ressenti la même chose qu’elle quand j’avais 21 ans. Comme elle, je voulais appartenir à un groupe tout en espérant rester différente. »

On comprend la nécessité de Judith Godrèche de reprendre à son compte le témoignage délicat d’une jeune fille naïve qui, cet été-là, passera sa première nuit avec un homme. Oh, il ne s’agit pas de filmer un viol brutal, dans un coin sombre en pleine nuit… Non, il s’agit juste de filmer le moniteur-chef de la colo (Vicor Bonnel), un jeune homme sûr de lui, qui profite de son ascendant sur une novice. Elle, elle ne sait pas dire non, elle reste figée, elle ose à peine un discret « J’ai mal », pendant que lui ignore tous ses signaux et poursuit son œuvre de dominant.

Déterminisme social

Judith Godrèche entoure Tess Barthélémy d’une bande de comédiens de la nouvelle génération pas encore très connus. On reconnaît entre autres Maïwène Barthélémy, César du Meilleur espoir féminin en 2025 pour Vingt Dieux de Louise Courvoisier, Anja Verderosa, Prix Premier Rendez-Vous féminin à Cabourg pour L’Épreuve du feu d’Aurélien Peyre. Tous nous font croire en cette équipe de monos aux profils différents. De quoi lui permettre d’aborder un des thèmes cher à Annie Ernaux : le déterminisme social. Pour l’autrice, notre milieu d’origine façonne notre destin, notre corps et notre langage. Et auprès de ses collègues plus âgés, elle paraît bien naïve la petite Annie qui n’a encore jamais quitté Yvetot. Elle ne connaît pas les codes des communautés qu’elle rêve d’intégrer et l’apprentissage se fera dans la douleur.

Le mot de la fin revient à Judith Godrèche, pleine de reconnaissance envers Annie Ernaux lors de son passage à Yvetot et Rouen : « Annie, c’est mon armure, mon bouclier. Vous vous rendez compte : si elle qui sait si bien manier les mots, a attendu cinquante ans pour parler du traumatisme qu’elle a subi cet été-là, je comprends mieux pourquoi il m’a fallu plus de trente ans pour parler. Cela me rassure. Annie, c’est un peu comme mon garde-du-corps. »  

Mémoire de fille de Judith Godrèche (France, 1h57) avec Tess Barthélemy, Valérie Dréville, Maïwène Barthélémy…

Lég.

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