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Benjamin Voisin : « quand je joue, je me fais mal »

Benjamin est venu présenter « L’Étranger » à Rouen / Photo : Omnia République

Benjamin Voisin n’en finit pas de crever l’écran. Après un Swann d’or de la révélation masculine au festival de Cabourg en 2020, pour avoir été Un Vrai Bonhomme devant les caméras de Benjamin Parent, il est nommé au César du Meilleur espoir masculin pour son rôle dans Eté 85 de François Ozon en 2021. Espoir confirmé en 2022 puisqu’il obtient le dir César pour avoir incarné le Lucien de Rubempré des Illusions perdues de Balzac dans l’adaptation de Xavier Giannoli, Illusions perdues. Aujourd’hui, le comédien retrouve François Ozon et se glisse à nouveau dans la peau d’un personnage célèbre issu de la littérature française, le mystérieux Meursault, l’anti héros malheureux de L’Étranger de Camus que François Ozon adapte sobrement mais dans un noir et blanc d’une beauté rare.

Nous voici donc à Alger en 1938, au temps de la colonisation, bien avant la guerre d’Algérie. Meursault (Benjamin Voisin, impeccable), modeste employé d’une trentaine d’années, enterre sa mère sans verser aucune larme. Le lendemain, il entame une liaison avec Marie (Rebecca Marder, touchante), une collègue de bureau. Puis il reprend sa vie de tous les jours. Un jour, son voisin, Raymond Sintès (Pierre Lottin, solide) perturbe son quotidien en l’entraînant dans des histoires louches jusqu’au drame sur une plage, sous un soleil de plomb… Rencontre avec Benjamin Voisin, jeune comédien de 28 ans, de moins en moins étranger au succès.

Aviez-vous lu L’Étranger avant de vous voir proposer le rôle par François Ozon ?

Oui, je l’avais lu lorsque j’étais un peu plus jeune. Mais là, j’ai dû le lire une cinquantaine de fois, facilement.

Quels souvenirs aviez-vous gardé de votre première lecture ? Votre vision a-t-elle évolué avec le temps ?

Je ne saurais pas vous dire car je l’ai rouvert régulièrement. Camus fait partie des auteurs que j’aime bien et il est intéressant de s’y plonger.  Entre la question de l’humanisme, de l’existentialisme et de plein d’autres trucs en isme, je trouve qu’il y a beaucoup de choses qui nous permettent de comprendre le monde.

Qu’aimez-vous chez Camus ?

Ce qui est beau c’est qu’il a une écriture assez facile d’accès, qui n’est pas élitiste, et en plus de ça, dont la lecture évolue avec l’âge. Chez lui, les clés se révèlent au fur et à mesure du temps. Il y a des choses que je ne comprenais pas à 15 ans et que je comprends maintenant. Par exemple, l’absurdité  c’était un élément mineur quand j’étais ado, alors que je la ressens beaucoup plus maintenant. Et c’est beau.

Comment avez-vous travaillé le personnage de Meursault ?

Honnêtement, j’ai lu et relu le roman et le scénario. Je m’en suis imprégné. J’ai passé du temps à changer mon énergie et à me dire qu’il ne fallait pas que je joue, qu’il fallait que je vive. Je ne voulais pas être technique sur le film. Je voulais vraiment avoir l’œil du personnage.

Vous qui connaissez parfaitement le roman et le scénario, avez-vous discuté des modifications apportées par François Ozon ?

Nous en avons discuté, il me demandait mon avis, mais de toute façon si je n’avais pas aimé les modifications, j’aurais quitté le film. De toute façon, adapter c’est forcément trahir. Et par exemple, je trouve que commencer le film non pas par « Aujourd’hui, maman est morte…. » mais par « J’ai tué un arabe », est plus intéressant aujourd’hui. Le film devient tout de suite plus contemporain. Plus moderne. D’ailleurs tout le film peut être relié à l’actualité.

Benjamin Voisin, le Meursault de François Truffaut / Photo : Gaumont Distribution

C’est le deuxième personnage littéraire que vous interprétez. Le flamboyant Lucien de Rubempré qui vous a valu un César, était-il plus facile à appréhender ?

Je ne comprends rien quand je fais Illusions perdues. Je suis méga heureux mais je suis dépassé par tout. J’étais perdu dans la tempête créative. J’ai fait confiance à Giannoli que je remercie énormément de ce cadeau mais j’ai tout subi. Pour L’Étranger, je commence à avoir un niveau de compréhension plus grand du système de l’industrie du cinéma. Sur Illusions perdues, j’arrivais. Aujourd’hui, je comprends mieux les enjeux. C’est donc plus dur de jouer L’Étranger. Il y a peut-être plus de qualité mais il y a moins de naïveté, moins d’insouciance.

D’autant que rester dans la retenue doit être plus dur…

Tout est dur. Franchement, quand je joue, je me fais mal. C’est rarement du vrai plaisir. Mon plaisir, je le trouve dans la préparation : imaginer, rêver, ne jamais conclure, comprendre l’intimité des autres personnes pour voir si elle a un sens avec l’intimité du personnage que je dois jouer. Je bosse aussi en constellation. Camus m’a amené à Schopenhauer qui m’a amené à Hopper, qui m’a amené à Scorsese… En revanche, au moment du tournage, je me retrouve à faire mon métier quasiment de bureau. C’est le moment de donner des réponses. Et c’est très stressant car le cinéma fige. Et là, figer un personnage qui ne parle pas, qui est dans la retenue, c’est très dur.

Y a-t-il eu des moments de tensions avec François Ozon ?

Je dirais pas de tensions mais il y a eu des scènes ratées parce qu’on se rendait compte que ça ne marchait pas avec le personnage. Mais c’est plus lui qui a bougé l’écriture, la mise en scène ou le montage que moi le jeu, et pour cause, moi, je ne jouais pas, je vivais, et je ne pouvais pas proposer autre chose. François me faisait confiance.

C’est votre deuxième personnage littéraire. Y aurait-il un autre héros que vous aimeriez incarner ?

Non, je n’y ai pas réfléchi. Un comédien dépend du désir des metteurs en scène…

Mais vous pourriez suggérer un projet…

Non, non, je ne fonctionne pas comme ça. Et puis, je n’ai pas envie de niquer mon rapport à la littérature.

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