Romane Bohringer : « j’ai rompu la chaîne de l’abandon »

Romane Bohringer : « J’ai bénéficié d’une liberté et d’une confiance absolue de la part de Clémentine Autain » / Photo : Escazal Films

Elle nous avait émus et amusés en 2018 avec L’Amour flou, son premier long-métrage écrit et réalisé avec le père de ses enfants, Philippe Rebot. Romane Bohringer nous touche aujourd’hui en plein cœur avec Dites-lui que je l’aime, Salamandre d’or au Festival du Film francophone d’Angoulême 2025.  Pour la réalisatrice, tout commence par la lecture du livre éponyme de Clémentine Autain faisant le récit parfois âpre, mais surtout poignant, de son enfance avec une mère-enfant, souvent absente, la comédienne Dominique Laffin. En 1997,  celle-ci est est à l’affiche du film de Claude Miller, Dites-lui que je l’aime, aux côtés de Miou-Miou et Gérard Depardieu avant de décéder alors que la députée n’avait que 12 ans. 

Cette absence de mère, c’est ce qui va inciter Romane Bohringer à se lancer dans une adaptation qui se transforme en enquête. La voilà elle-même confrontée à son passé. Elle qui a été confiée à son père alors qu’elle n’avait que neuf mois part à la recherche de sa mère, Marguerite Bourry, dite Maggy Bohringer, née à Saïgon d’un père corse et d’une mère vietnamienne. Rencontre au festival du Film de Sarlat où le film a remporté le Prix du public. Entretien avec Romane Bohringer qui sera présente vendredi 5 décembre à l’Omnia à Rouen

Clémentine Autain était déjà au générique de L’Amour flou. Doit-on y voir un signe?

Oui, c’est étrange, j’y vois quelque chose de mystique ou de magique. À l’époque, quand j’avais demandé à Philippe (NDLR: Rebot) quel est son fantasme de femme, il m’avait répondu : Clémentine Autain. On l’avait alors contactée sans la connaître et, de manière très libre, aventureuse, elle avait accepté de faire partie du projet. Or dans la scène qu’on avait écrite, Philippe l’arrêtait dans la rue en lui parlant de sa maman dont il adorait les films… Je lui avais demandé si ça la dérangeait et elle m’avait répondu que non car, pour la première fois de sa vie, elle essayait d’écrire autour d’elle et de leur relation. C’était alors impossible d’imaginer que quelques mois plus tard ce serait une telle révélation pour moi, et que ce serait, de toute évidence, le sujet incontournable de mon prochain film. Je ne suis pas très croyante mais sur Dites-lui que je l’aime, j’ai eu beaucoup de signes qui m’indiquaient qu’il fallait que ce film se fasse. »

Comment avez-vous découvert son livre ?

Elle me l’a envoyé. D’ailleurs quand on s’était quittées, elle m’avait dit que si elle allait au bout de son projet, elle m’enverrait son livre. Je l’ai ouvert et là, j’ai eu un véritable choc, une sorte de fusion totale. Je l’ai appelée immédiatement en lui disant : « J’ai tellement aimé ton livre, il faut que j’en fasse un film. » Elle m’a tout de suite donné les droits. Elle m’a fait confiance, sachant que j’allais en faire quelque chose de très éloigné. Elle dit que la vérité de la reconstitution lui importe peu, ce qui l’importe, c’est la vérité de la justesse. Après avoir vu L’Amour flou, elle savait que ça allait se transformer mais elle m’a laissée totalement libre.

Jusqu’à jouer son propre rôle…

Oui, pourtant, au début, il n’en était pas question parce que je voulais vraiment faire une adaptation littérale du livre, avec une actrice (dont on voit d’ailleurs les essais, ndlr), il n’y avait pas encore cette espèce d’auto fiction avec moi en train de chercher sa mère. Et, à chaque fois, elle a répondu avec un naturel et un goût du risque qui m’ont émerveillée. D’abord principalement parce que c’est son histoire, et plus anecdotiquement, parce que c’est une femme politique et qu’on sait à quel point leurs moindres faits et gestes sont scrutés. C’était merveilleux.

Pourquoi était-ce important pour vous ?

Je me sentais tellement responsable de lui emprunter des bouts de son histoire que si elle avait été un peu plus en défiance, j’aurais pu me limiter, me restreindre. Là au contraire, j’ai bénéficié d’une liberté et d’une confiance absolue de sa part qui m’ont vachement sécurisée.

À quel moment ce film est devenu incontournable pour vous ?

C’est simple : j’ai ouvert le livre, je l’ai lu d’un trait, et quand je l’ai fermé, j’ai appelé mes producteurs et c’est là qu’il est devenu incontournable.

Parce que son histoire rejoignait la vôtre ?

Oui, parce que c’était comme si la lecture de ce livre levait un voile sur trente-cinq ans d’enfouissement et qu’elle, comme un guide, m’appelait. Comme si quelqu’un me disait, c’est maintenant…

 C’était à votre tour de raconter votre mère ?

Au-delà de mon histoire et de ma mère, le film raconte comment on peut être blessé dans sa vie d’enfant et malgré tout trouver de la beauté dans l’existence par la suite. Dans le livre, Clémentine parlait tellement de manière jumelle de toutes mes blessures d’enfance, de mes manques, et de la manière dont on s’en est remises, et des adultes que nous sommes devenues, que je me suis dit qu’il y avait là toute la matière de ce que je voulais raconter. Et j’y ai vu un bon endroit pour me cacher, pour me raconter sans me montrer.

Justement, à quel moment avez-vous choisi de vous montrer ?

Au fur et à mesure de l’écriture, il s’est imposé que le film était plus complexe, que ça ne suffirait pas de m’appuyer sur le livre. C’est comme si le film m’avait obligée à aller au-delà de tous mes silences. Avec Gabor Rassov, mon co-scénariste, on s’est mis à écrire d’une manière folle pour chercher des réponses là où Clémentine avait trouvé les siennes. Parfois, on s’arrêtait d’écrire pour prendre un train et rencontrer quelqu’un que je voyais pour la première fois de ma vie. On revenait pour l’intégrer au scénario. On a ainsi mené une enquête, rechercher dans des cahiers… Je savais plein de choses inconsciemment que je n’avais jamais accepté d’interroger vraiment. Et POUR le scénario (elle insiste sur le pour, ndlr), comme un puzzle, je me suis sentie obligée d’aller au devant de tout ça. Ça m’a rappelé une jolie phrase de John Cassavetes : « Je ferai tout pour résoudre un problème, y compris faire un film. » Je trouve ça très beau. C’est pour l’instant ce qui a mû mes deux films.

Finalement,  dans sa forme, votre film n’est pas seulement une adaptation…

Je voulais être libre de faire du cinéma comme je veux. Comme il y a quatre niveaux de récits différents, il fallait partager avec le spectateur un ABCD commun.  Il fallait leur donner une identité pour qu’on puisse se trouver rapidement. Il y a donc la partie archives, facile à remarquer ; pour la partie de Clémentine, tournée en 16 mm, on s’est donc inspirée des années 1970 ; pour ce qui est de Raoul, on voulait du scop un peu vintage ; pour mes propres souvenirs, je me suis dit que dans mes souvenirs, je ne me voyais pas et même je vois très peu le visage des adultes, ce n’est pas net, alors on a décidé d’accrocher un plat en pirex sur l’objectif et selon la façon dont on oriente le plat, les bords étant plus épais, ça déforme l’image à des endroits inattendus, un peu accidentels. D’ailleurs on a eu des surprises.

C’est parce que votre mère vous a manqué que vous invitez vos enfants dans vos films ?

J’ai du mal à répondre à cette question parce qu’il y a forcément une part d’inconscient. Mais si je réfléchis, je pense que moi, ma mère m’a si peu laissé, que je suis en tain de laisser un truc de fou à mes enfants. Eux, ils ont un long-métrage, une série et un deuxième long-métrage qui leur racontent toute leur histoire et celle de leurs parents. Moi, j’ai dû reconstituer tout. À l’inverse, et peut-être à l’excès, qui fait des films sur sa famille, comme ça ? Je suis en train de leur laisser une lecture complète de leur histoire, sans doute en réaction à ce dont j’ai manqué. Mais ça y est, j’ai rompu la chaîne de l’abandon. 

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