Après sept longs-métrages dont il a écrit lui-même le scénario — depuis Le Chignon d’Olga (2002) jusqu’à Chère Léa (2021) en passant par Le Temps de l’aventure (2013), À trois, on y va (2015) —, Jérôme Bonnell se lance dans une première adaptation littéraire autour d’Amours, le roman de Léonor de Récondo. Une autre façon pour le réalisateur de s’intéresser à la condition féminine : celle de Céleste (Galatea Bellugi), jeune bonne employée chez un couple de bourgeois en 1908 mais aussi celle de Victoire (Louise Chevillotte), sa patronne, qui, sans y parvenir vraiment, fait de son mieux pour être l’épouse modèle d’André (Swann Arlaud), notaire installé près de Rouen. La jeune épouse tenant son mari à distance, celui-ci se soulage auprès de la bonne qui n’a d’autre choix que de se soumettre. Et puis Céleste tombe enceinte, c’est là que le titre La Condition prend un tout autre sens… Rencontre avec Jérôme Bonnell venu présenter La Condition à l’Omnia à Rouen.
C’est la première fois que vous adaptez un roman. Pourquoi ?
Quand j’ai lu le livre, j’ai éprouvé beaucoup d’empathie pour les deux personnages féminins mais ça ne suffisait pour oser m’emparer de cette histoire. Ce livre, je l’ai lu, je l’ai posé, je l’ai relu… C’était comme une chose mystérieuse et tenace qui me ramenait à lui et qui, aujourd’hui, me fait dire et me fait sentir que La Condition est le film le plus important de ma vie. Moi qui ai toujours eu besoin ou l’envie de rebattre les cartes du masculin et du féminin dans mes films, peut-être que je n’aurais jamais osé aller aussi loin tout seul, sans le livre de Léonor de Récondo.
Au cinéma, Amours devient La Condition. Faut-il y voir une trahison assumée du roman ?
Non, il n’y a aucune volonté de ma part de changer le titre pour assumer une différence. Mais c’est vrai qu’un livre suscite autant de perceptions qu’il y a de lecteurs : chacun a sa Madame Bovary en tête… Pour Amours, il m’a fallu du temps pour me sentir capable et légitime. Il fallait que je trouve une porte d’entrée et je me suis dit que la seule raison d’exister de ce film devait être d’avoir pour ambition profonde de raisonner avec des questions qui nous animent aujourd’hui alors que l’histoire se passe au début du XXe siècle. Cependant je pense qu’il faut toujours trahir un peu pour adapter un livre. Ici, il y a quelques éléments nouveaux, la fin n’est pas la même, le personnage que joue Emmanuelle Devos (NDLR : la mère d’André ) n’existait pas dans le livre, mais je l’ai fait avec l’accord de son autrice qui m’a fait confiance.
En même temps, le roman étant écrit par une femme, le film étant réalisé par un homme, c’est forcément un vision différente, non?
Tout à fait. Quand je parlais de me sentir légitime, c’est qu’il fallait que je sois d’autant plus honnête. Il ne fallait pas se contenter du regard féminin, il fallait que j’en fasse un film d’homme. Un film d’homme qui a de l’empathie pour le féminin.
On peut comprendre que c’est votre cas…
Ça a toujours été naturel pour moi de me sentir féministe. Je suis né à la fin des années 1970, j’ai eu un accès privilégié à la culture, donc très naturellement je me suis senti féministe dès que j’ai su ce que cela voulait dire. Et en même temps, c’est là que le piège commence, même pour moi, parce que ça finit par être un peu fastoche pour un homme de claironner qu’il est féministe. On peut être un homme déconstruit, mais quant à avoir un regard et un discernement sur son privilège masculin, c’est une autre paire de manches. Je me demande même si c’est possible. D’ailleurs, je pense que j’ai fait ce film à cause de ça. Je pense que j’ai fait La Condition parce que je ne saurai jamais ce qu’est d’être une femme.

Parmi les questions qui résonnent avec l’actualité, il y a le consentement, la notion de viol venant d’être redéfinie dans le code pénal…
Oui, on aborde le sujet avec André qui se comporte mal, parfois même monstrueusement mal. Et en même temps, j’ai cherché à ce que la vision de la violence ne soit jamais confortable. André passe son temps à minimiser, à se donner bonne conscience, à s’arranger avec la vérité. Ce qui en fait un personnage trouble mais aussi plus humain. Je voulais qu’on puisse s’identifier à lui, même si on n’en a pas envie. Il viole sa bonne, ce qui était monnaie courante à l’époque, et par ailleurs, il viole aussi sa femme.
Sauf que lui, devoir conjugal oblige, ne se voit pas comme un violeur…
Oui et ça résonne avec une idée grandissante qu’un violeur n’est pas forcément un homme qui se promène avec un couteau entre les dents, attendant sa victime au coin d’une ruelle sombre. Un violeur, c’est monsieur Tout-le-monde, il sourit, il est aimable, il aime ses enfants, il embrasse ses parents, il fait culpabiliser ses victimes. La bonne conscience que se donne André résonne pour moi avec la bonne conscience que se donnent tous les hommes dans la société. Même les hommes bien. Depuis la nuit des temps, pendant que les femmes étaient condamnées à se battre ou à subir, les hommes étaient comme condamnés à se donner bonne conscience pour pouvoir garder la face. La société a façonné un monde trop viril. Même les hommes qui n’étaient pas disposés à dominer, étaient condamnés à l’être.
Swann Arlaud a-t-il hésité à endosser le rôle d’André ?
Non, il l’a accepté avec beaucoup de courage et d’intelligence. Il a essayé de l’humaniser au maximum tout en le sachant indéfendable.
Les personnages évoquent souvent Rouen et Le Havre. Pourquoi ?
Dans le roman, cela se passe en Touraine mais je l’ai transposé en Normandie. Pour moi, il y a comme un petit prolongement avec Flaubert, et cela faisait un moment que j’avais très envie de tourner en Normandie.
- La Condition de Jérôme Bonnell (France, 1h43) avec Swann Arlaud, Galatea Bellugi, Louise Chevillotte…
