L’éminence grise de Poutine

Baranov (Paul Dano) influence, mais c’est Poutine (Jude Law) qui décide / Photo : Gaumont

Après Carlos en 2010, Olivier Assayas revient avec le portrait d’un homme inquiétant dans Le Mage du Kremlin, adaptation du roman éponyme de Giuliano da Empoli. Un film glaçant à voir au cinéma dès mercredi 21 janvier. 

Déjà en 2010, Olivier Assayas se penchait sur le parcours étonnant du révolutionnaire Ilich Ramírez Sánchez alias Carlos. Aujourd’hui, dans Le Mage du Kremlin, une adaptation du roman éponyme de l’écrivain italo-suisse Giuliano da Empoli, il filme sur une quinzaine d’années la relation étroite entre Vladimir Poutine et un conseiller privilégié.

Le film s’ouvre sur l’effervescence des années 1990. Le mur de Berlin est tombé, Mikhaïl Gorbatchev a cédé sa place à Boris Eltsine qui n’a pas su prévenir l’effondrement de l’URSS. Pour reconstruire le pays, on recherche quelqu’un qui a de la poigne, ce sera un ancien agent du KGB, Vladimir Poutine, le futur Tsar de la Russie.

Comme le titre l’indique, le personnage principal n’est pas le tsar au pouvoir absolu, mais son conseiller particulièrement influent à tel point qu’il arrive souvent que les décisions de Poutine soient née de l’imagination de celui qu’on appelle Le Mage du Kremlin. L’auteur du roman Giuliano da Empoli avait choisi de faire de l’éminence grise de Poutine, un personnage fictif inspiré de Vladislav Sourko — principal conseiller politique du Kremlin des années 2000 —, Olivier Assayas suit le même modèle : son héros n’est autre qu’un certain Vadim Baranov, homme au caractère doux, posé, réfléchi, un artiste devenu producteur de télévision qui sait si bien vendre de belles histoires aux téléspectateurs qu’il saura inventer celles qui serviront Poutine et plairont au peuple. En prime, il a la sagesse de se faire homme de l’ombre pour mieux jouer les faiseurs de roi.

Retour sur une vie

Le film est traité comme une méditation sur le pouvoir par un Baranov retiré des affaires mais conscient qu’il a été le complice de bon nombre d’exactions. Eloigné du Tsar, installé confortablement dans sa datcha enneigée, il raconte à un écrivain, sa jeunesse, sa vie d’artiste insouciante, et puis sa rencontre déterminante avec Poutine, l’évolution de leur relation, jusqu’à sa propre chute…  

Pour le spectateur, c’est passionnant de découvrir les rouages du Kremlin et de revivre l’Histoire du point de vue d’un Russe : l’accession à la présidence de Poutine, sa pratique verticale du pouvoir, son rapport complexe avec les oligarques, la guerre avec la Tchétchénie, la prise du Dombass… La domination étant le seul critère à suivre. Comme il est passionnant aussi d’observer les manœuvres de Baranov pour convaincre Poutine, son tact, son talent, son intelligence, son éloquence.

Paul Dano se révèle excellent dans le rôle de cet homme aux joues rondes qui lui donnent un côté enfantin, un homme d’apparence fragile, à la voix douce et qui n’élève jamais le ton. Face à lui, Jude Law, d’une intense sobriété, crée la surprise en parvenant à nous faire croire qu’il est ce Poutine qui fait peur à tout le monde, ses proches inclus.

Pour apporter un peu de romance au thriller politique, Olivier Assayas et son co-scénariste Emmanuel Carrère ont inventé un personnage féminin porté par Alicia Vikander. Ksenia et Baranov se sont aimés dans leur jeunesse et se revoient régulièrement. Femme libre et autonome, elle aime Vadim mais n’est pas dupe du rôle que Baranov joue.  

Le spectateur pourra être gêné par le nom donné au conseiller fictif, Vadim Baranov étant un écrivain soviétique russe, peut-être aussi par la voix off très présente du narrateur, et surtout par le fait qu’il parle en anglais… Reste également au spectateur à interpréter les révélations qui lui sont faites afin de démêler la fiction du réel. L’une des difficultés qui attend chacun d’entre nous à l’heure de la propagation des fake news. 

Partager l'article