L’envers du décor

Au centre, Vincent (Damien Bonnard) retrouve l’équipe de nuit pour une nouvelle plongée dans l’antre du chantier / Photo : UFO Distribution

Le réalisateur japonais Akihiro Hata s’est penché sur le monde du travail en France. Avec Grand Ciel, au cinéma mercredi 21 janvier, il filme la promesse d’une vie meilleure et la réalité quotidienne d’un chantier de construction de tout un quartier.

On peut être Japonais et ne pas forcément s’inspirer de ses ancêtres. La preuve avec Akihiro Hata qui, présentant son long-métrage Grand Ciel au festival du Film de Sarlat, avoue ne pas avoir emprunté à d’autres réalisateurs nippons prestigieux : « S’il y a quelque chose de japonais ici, c’est plutôt notre côté mystique et notre rapport au lieu. Nous, nous avons tendance à penser qu’un lieu peut être vivant, qu’il a une âme. En terme de décor, j’ai imaginé du béton vivant. Et puis, il y a aussi le thème de la disparition que l’on voit souvent dans le cinéma japonais. »  

Ce rapide constat fait, Grand Ciel reste un film français avec des préoccupations typiquement française autour des conditions de travail sur un chantier de grande envergure. « Grand Ciel sera le tout premier smart district en France, annonce la publicité, un quartier d’un genre nouveau, écologiquement responsable, sûr, centré sur l’innovation, l’emploi et les divertissements… »  C’est  la promesse d’un monde meilleur mais sur le terrain, la réalité est moins brillante : le personnel vient à manquer alors que le béton s’effrite. Pire, un ouvrier ne donne plus signe de vie du jour au lendemain. Vincent (Damien Bonnard) et ses collègues qui travaillent de nuit suspectent leurs supérieurs d’avoir dissimulé un accident. Les soupçons perturbent l’équipe et ça ne risque pas de s’arranger avec la disparition d’un autre ouvrier.

Une ambiance nocturne

Grand Ciel démarre sur une brève scène montrant la vie d’une famille heureuse malgré les difficultés financières. À l’aube, Vincent rentre en bus du chantier juste avant que sa compagne Nour (Mouna Soualem) emmène son fils à l’école pour enchainer avec son travail. Ils se croisent brièvement mais dans les échanges de regard, le spectateur perçoit une complicité bienveillante. Le couple croit en l’avenir. D’ailleurs, Nour espère bien obtenir un appartement dans le nouveau quartier en construction.  « Et c’est malheureusement impossible. Les ouvriers construisent des bâtiments auxquels ils n’auront jamais accès, constate le réalisateur. Tout cela me paraît tellement cynique que j’ai voulu pousser le curseur. » 

De fait, à la nuit tombée, lorsque Vincent s’enfonce dans l’antre du chantier, l’ambiance change, devient pesante. Akihiro Hata parvient à nous faire ressentir l’effort physique, le stress contrôlé, les frissons retenus. On observe les relations compliquées entre ouvriers et supérieurs, entre salariés et syndicalistes, entre intérimaires et sans-papiers. D’ailleurs le réalisateur est parti d’un fait réel affligeant. «  En 2015, un article dans L’Humanité parlait d’un sans papiers, mort sur son lieu de travail, qui a failli tomber dans l’oubli. Apparemment, personne n’avait remarqué son absence alors qu’il travaillait depuis plusieurs semaines sur le chantier. Sans l’intervention de la CGT, c’était comme si Mamadou Traoré n’avait jamais existé. »

À ce sujet bien réel, Akihiro Hata ajoute une touche fantastique : « Un chantier, la nuit, c’est un peu comme une maison hantée. J’ai pensé le chantier comme une bête qui se nourrit littéralement de ceux qui viennent y travailler ». De quoi troubler le spectateur à la fois intrigué par les disparitions et intéressé par l’aspect social bien documenté. Vincent n’est pas le gentil héros habituel. Certes, il est sympa en famille, mais plus ambigu au travail, voire même prêt à faire le sale boulot pour garder son poste et monter les échelons. « Pour moi, la disparition n’est pas que physique. J’avais envie d’évoquer la disparition métaphorique : montrer que beaucoup de choses s’évaporent comme de la poussière. » Pensait-il aux valeurs humanistes ? 

Partager l'article