Il est très souvent accolé de nombreux superlatifs à cette œuvre. En effet, Le Vaisseau fantôme de Richard Wagner (1813-1883) reste un monument musical par son histoire, son romantisme, sa partition intense et exigeante. Cet opéra fantastique, présenté la toute première fois en 1843 à Dresde, conte le récit du Hollandais, un marin condamné à voguer sur les mers. Il est juste autorisé à revenir sur terre tous les sept ans pour tenter de mettre fin à cette errance. La seule manière : trouver une femme qui accepte de se sacrifier en lui étant fidèle. Alexandre Duhamel, baryton-basse, chante et joue le héros maudit du Vaisseau fantôme, mis en scène par Marie-Ève Signeyrole et joué par l’orchestre de l’Opéra de Normandie Rouen, dirigé par Ben Glassberg. C’est à voir du 27 janvier au 3 février au Théâtre des Arts à Rouen. Entretien avec Alexandre Duhamel.
Vous interprétez le Hollandais dans Le Vaisseau fantôme. Pour vous, c’est une prise de rôle. Que cela représente-t-il ?
Oui, c’est une prise de rôle avec ce personnage qui est un mythe absolu pour les barytons-basses. C’est un rôle dont rêvent tous les chanteurs quand ils sont au conservatoire. Être le Hollandais, c’est un vrai challenge vocalement. Il est impossible d’aborder ce rôle en début de carrière. C’est aussi un rôle qui doit faire face à une orchestration importante et riche.
Où se situe véritablement l’endroit de l’exigence ?
Elle est partout. Tout d’abord dans la longueur parce que je suis deux heures sur scène. Il faut de l’endurance. La pièce sollicite tous les aspects de la voix, à la fois le grave et l’aigu. On va du pianissimo au fortissimo. À un moment, je dois murmurer sans l’orchestre. L’art de murmurer est aussi difficile que de chanter fortissimo. Et il y a la psychologie du personnage. Le Hollandais me rappelle Golaud dans Pelléas et Mélisandre. On retrouve le même genre de rôle. C’est l’itinéraire d’un homme. À la fin de la représentation, je suis complètement vidé pendant quinze minutes.
Quel a été votre premier travail ?
Avant tout, je commence par les mots, qu’ils soient en français ou en allemand, comme dans Le Vaisseau fantôme. Certains sont capables de chanter en pensant juste à la voix. Moi, j’en suis incapable. J’ai besoin de comprendre chaque mot. Un chanteur d’opéra, c’est un comédien qui chante. La prosodie, le rythme, la voix viennent après. Ensuite, je vais écouter des chanteurs et regarder des mises en scène pour développer mon imaginaire. Le premier jour des répétitions, j’arrive avec plein d’idées musicales et j’espère toujours qu’elles seront en accord avec celles du metteur en scène et du chef.
N’est-ce pas trop paralysant de regarder des chanteurs de renom ?
Oui et on peut se dire aussi : qu’est-ce que je viens faire ici ? Je me prends pour qui ? Une prise de rôle est une première marche. Pour moi, le Hollandais est le rôle d’une vie. J’espère l’interpréter jusqu’à 65 ans. L’histoire me touche profondément. Alors, je vais y apporter ma sensibilité, mon passé tout en étant au présent. Je ne cherche pas à ce que l’on me mette au Panthéon des Hollandais. Je veux juste passer un super moment avec ce personnage.
Qu’a encore à dire le Hollandais aujourd’hui ?
Il éprouve des sentiments universels. Cet opéra parle d’un homme maudit, damné. Il erre sur les flots et, tous les sept ans, il revient sur terre espérant trouver une femme fidèle qui lui assure une éternité. Est-ce misogyne de la part de Wagner ? En fait, le thème de la pièce, c’est l’amour. Et l’amour ne peut être un contrat passé ou une obligation ou une contrainte. Le Hollandais est un homme tiraillé mais plein d’espoir. Cependant, il reste un homme abîmé, déchiré avec de la tendresse en lui.
Et beaucoup d’humanité.
Totalement. Comment réagir autrement face aux doutes et aux angoisses, face aux promesses d’amour et à la solitude ? Il est un incompris. Il ne se reconnaît dans aucun autre regard.
Comment cette souffrance traverse votre voix et votre corps ?
Avec Marie-Ève Signeyrole, nous avons beaucoup travaillé cela, tout d’abord sur mon aspect. On sent que je suis un homme errant. J’ai gardé une grosse barbe. Mes cheveux ont cet aspect brûlé par le sel de la mer. Nous avons ensuite travaillé sur la démarche qui n’est pas opératique. Le Hollandais est un homme abîmé qui boite. Marie-Ève a travaillé sur la gestuelle pour ne pas être dans la caricature. C’est un rôle tellement lourd et dense. Pour l’interpréter, il faut un grand calme intérieur. Je ne dois pas aller jusqu’au bout de moi-même.
Quelle est vraiment la place des femmes dans cet opéra ?
Les femmes ne sont pas seulement là pour libérer le Hollandais. Wagner les place au-dessus de tout. Pour le marin, il est inimaginable de les condamner alors il retourne à son vaisseau. Senta fait le choix de le rejoindre et de mourir pour lui. À la fin, on voit les deux personnages monter au ciel grâce à l’amour. Ce qui est magnifique.
Beaucoup parlent de monument pour comparer cet opéra de Wagner.
C’est une musique qui me taraude. Elle est tellement actuelle et facile d’accès. Je pense que Le Vaisseau fantôme est l’œuvre idéale pour commencer à écouter la musique de Wagner. Quand on l’écoute, on ne voit pas le temps passer. De plus, la mise en scène de Marie-Ève est tellement intelligente. C’est comme si on était au cinéma.
C’est une prise de rôle pour vous, aussi une première à l’Opéra de Normandie Rouen.
Oui, c’est une première. Pour moi qui suis Normand — ma mère a une maison à côté de Veules-les-Roses — c’est très émouvant de chanter dans sa région. Je chante dans un contexte très favorable. Ben Glassberg est un homme merveilleux et un chef d’orchestre fantastique. Il a une exigence et une bienveillance. Il tient l’orchestre et on ne se sent pas écrasé par lui. C‘est très rare. Je me sens comme dans un petit canapé très confortable. De plus, l’acoustique de la salle est hyper agréable.

Infos pratiques
- Mardi 27 et vendredi 30 janvier à 20 heures, dimanche 1er février à 16 heures, mardi 3 février à 20 heures au Théâtre des Arts à Rouen
- Durée : 2h20
- En allemand surtitré en français
- Représentation en audiodescription dimanche 1er février
- Prêt de gilets vibrants mardi 3 février
- Tarifs : de 85 à 10 €
- Réservation au 02 35 98 74 78 ou en ligne
- Aller au spectacle en transport en commun avec le réseau Astuce
