L’ubérisation de l’emploi

Photographe renommé, Paul (Bastien Bouillon) préfère enchaîner les petits boulots pour se laisser le temps d’écrire / Photo : Christine Tamalet

Dans l’adaptation du roman quasi autobiographique de Franck Courtès, À pied d’œuvre, un film sur les écrans de cinéma mercredi 4 février, Valérie Donzelli délaisse la légèreté pour l’austérité et aborde un sujet qui concerne beaucoup d’artistes : le prix à payer pour être libre de créer.  

Pour son huitième long-métrage, À pied d’œuvre, Valérie Donzelli délaisse le ton fantaisiste et loufoque, sa marque de fabrique jusqu’ici, pour aborder les sujets, parfois même les plus graves comme dans La Guerre est déclarée. Déjà en 2023, dans l’inquiétant L’Amour et les forêts — adaptation du roman éponyme d’Éric Reinhardt — le ton était devenu plus rude. Aujourd’hui, en portant à l’écran le roman éponyme de Franck Courtès, le ton devient carrément austère, voire âpre. 

Il faut dire qu’à travers l’histoire vraie d’un photographe reconnu qui plaque tout pour devenir écrivain, elle questionne le prix de la liberté artistique, un thème qu’elle connait en tant que fille de peintre et petite-fille de sculpteur. Et pour certains de ces artistes — auteurs, réalisateurs, peintres ou autres — ce prix peut paraître exorbitant. 

Une fois encore, Sébastien Bouillon fait des merveilles dans la peau de Paul Marquet. D’une sobriété stupéfiante, il nous fait croire en cet homme déterminé qui tient tête à son éditrice pragmatique (Valérie Ledoyen) et à son père (André Macron) qui lui reproche un déclassement dû à son entêtement. C’est que dans son nouveau métier d’écrivain, le photographe star connaît plus de bas que de hauts.

En observateur

En attendant l’inspiration, Paul couche sur le papier les observations qu’il fait de cette nouvelle vie qu’il s’est choisie. Comment il devient un homme à tout faire, comment il en est arrivé à retourner vivre chez son père, comment il s’est retrouvé dans un appartement minuscule, comment il s’épuise dans les travaux de manœuvre, comment il accepte tous les petits boulots — jardinage, bricolage, déménagements mais aussi ménage et gardes d’enfant —, fatigants et mal payés, parfois même monnayés au plus bas sur un site internet. Pour lui, travailler, c’est survivre.

Avec philosophie, Paul découvre d’abord la précarité, puis la pauvreté. Lui, qui cherchait à s’isoler pour mieux écrire, ne cesse d’aller à la rencontre des autres. Il devient un parfait observateur d’une société qui organise la misère des autres et les rend invisibles. À travers lui et sa voix off douce et posée, Valérie Donzelli décrit le monde du travail aujourd’hui. Dans des couleurs froides qui nous renvoient au Sans toit, ni loi d’Agnès Varda, elle dépeint l’ubérisation de l’emploi via des applications impersonnelles où, en prime, les utilisateurs d’un jour distribuent les bons et les mauvais points. 

À nos yeux, Bastien Bouillon ne mérite que des bons points. Avec ses petites lunettes d’intello, il porte le film de bout en bout et donne à son personnage à la détermination admirable, une force émouvante qui nous touche en plein coeur.   

Partager l'article