Le feu sacré de The Harlem Gospel Travelers

photo : DR

Chaque année, Les Nuits de l’alligator viennent hanter Le 106 à Rouen avec une affiche aussi séduisante qu’insolite. Pour les 20 ans du festival, le reptile attaque vendredi 6 février avec l’enchanteur trio vocal The Harlem Gospel Travelers.  

Il y a presque trois ans déjà, en mars 2023, le public du 106 s’attendait à assister à une messe dans l’esprit de celles de la Bethel Gospel Assembly à New York. Il y en a même qui croyaient rencontrer des basketteurs remuants, aussi agiles avec leurs mains qu’avec leur voix ! Le concert reflétait finalement un peu tout ça à la fois ! L’assistance restait abasourdie, comme subjuguée. Admirative devant tant de générosité et de brio. La messe était dite. Il faudrait dorénavant compter avec The Harlem Gospel Travelers. Bonne nouvelle, le trio vocal découvert et produit par Eli « Paperboy » Reed retrouve la SMAC rouennaise vendredi 6 février pour un second round qui s’annonce encore plus excitant. Alléluia !

Sur le mode des groupes vocaux particulièrement présents dans le doo wop et plus tard dans la soul music, The Harlem Gospel Travelers, alors quatre, ont enregistré leur premier album He’s On Time en 2019 dans un registre où le gospel et la soul s’accordent à l’unisson. Ce mélange des styles afro-américains et des couleurs musicales, des sonorités anciennes et d’arrangements plus modernes, était une évidence pour Ifedayo Gatling : « Quand j’étais enfant, on écoutait du gospel lorsqu’on allait à l’église. Puis, sur le chemin du retour, c’était Back That Azz Up de Juvenile. La musique, c’est la musique, tant qu’elle te fait ressentir quelque chose. Je dis toujours aux gens : peu importe ce en quoi tu crois. La question est : qu’est-ce que ça te fait ressentir ? Est-ce que ça te donne envie d’être une meilleure personne ? Est-ce que ça te donne envie d’aimer quelqu’un que tu n’avais pas envie d’aimer avant ? »

Le trio prône l’amour, la paix et le respect, rappelle que la différence n’est pas un danger. Des valeurs essentielles à leurs yeux mais aussi présentes dans le gospel, la soul et le rap originel. Des thèmes abordés de manière récurrente dans leurs chansons comme pour dénoncer la société actuelle qui se divise dangereusement et n’accepte pas les différences. Et Ifedayo Gatling, George Marage et Dennis Bailey connaissent très bien le sujet puisqu’ils ont été fortement harcelés sur les réseaux sociaux après leur nomination aux Grammy Awards 2025 dans la catégorie Gospel ; The Harlem Gospel Travelers étant le premier groupe ouvertement queer dans ce type de musique.

Ils sont Africains-Américains et queers, une sorte de leitmotiv présent dans le dernier album Rhapsody et les live. Et selon Gatling : « Il y a énormément de personnes queers dans l’église traditionnelle mais l’ouverture n’a pas toujours été là. Nous voulons représenter ces personnes libres qui partagent l’amour et la compréhension. Et je le vois constamment dans nos concerts, les gens sont inspirés et donnent de l’amour. C’est formidable d’incarner une force positive à travers le gospel qui accepte tout le monde »

Sorti en 2024, Rhapsody est plus profondément ancré dans le gospel que son prédécesseur Look Up et surtout différent dans la conception puisque le trio est allé piocher des chansons dans les rééditions de raretés gospel funk — style improbable composé de profane et de sacré — et obscurs titres du catalogue Numero Group de Chicago. Un choix conseillé par leur ami et producteur de longue date Eli « Paperboy » Reed, jamais à court de bonnes idées, qui a partagé cette fois le travail de production avec Ifedayo.

Pourtant, cet album ne ressemble pas à une compilation de reprises sans saveur. Les Harlem Gospel Travelers se sont totalement appropriés les morceaux. Il en ressort des versions très différentes, personnelles, étonnantes voire méconnaissables par rapport aux originaux. Les trois membres se sont lâchés, poussant leurs cordes vocales à la limite du possible, offrant des arrangements alternatifs mais, même si l’album est réussi, ces covers ne possèdent pas le génie des singles Look Up ou Fight On, extraits de l’opus précédent. Des titres aussi remuants qu’accrocheurs que les Harlem inscrivent heureusement toujours sur la feuille de set.

Mais au-delà des enregistrements, la force de ces trois voyageurs réside dans leur passion de la scène. Leurs concerts sont rassembleurs et joyeux. Les chorégraphies mythiques des Temptations et des Four Tops retrouvent une jeunesse. Les strass du disco brillent à nouveau… Et l’engagement politique des Impressions résonne dans leurs voix célestes. Le prêche est électrisant et jubilatoire comme sur ce Hold On chanté dans la salle et juste accompagné par la guitare. Keep on praying !

Co-produit par Le 106, le festival Les Nuits de l’alligator aborde donc cette vingtième édition rouennaise dans la foi et la bonne humeur, un œil fixant la modernité dans la lumière des Harlem Gospel Travelers et l’autre braqué vers la tradition et la profondeur des chants séculaires. On en frissonne déjà. 

Infos pratiques

  • Vendredi 6 février à 20 heures au 106 à Rouen
  • Première partie : Celia Wa
  • Tarifs : de 16 à 9,50 €
  • Réservation au 02 32 10 88 60 ou en ligne
  • Aller au concert en transport en commun avec le réseau Astuce
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