Après avoir donné vie au Lucien de Rubempré, personnage imaginaire de Balzac dans Illusions perdues, Xavier Giannoli fait revivre Jean Luchaire, journaliste humaniste et pacifiste, connu pour avoir plongé dans la collaboration pendant l’Occupation dans Les Rayons et les ombres, au cinéma mercredi 18 mars.
Avec Les Rayons et les ombres, Xavier Giannoli s’intéresse une fois encore à la condition humaine, quatre ans après Illusions perdues aux sept César dont celui du Meilleur film en 2022. Au revoir le jeune poète idéaliste pendant la Seconde Restauration, bonjour le journaliste pacifiste et humaniste pendant la Seconde Guerre mondiale.
Jean Luchaire (Jean Dujardin) fait partie de ceux qu’on appelle les gens bien. Après la guerre de 1914-1918, il veut croire en la paix entre la France et l’Allemagne et s’engage dans ce sens avec son meilleur ami germain Otto Abetz (August Diehl). Il prêche pour un rapprochement et une collaboration sincère entre les deux pays alors même qu’Hitler s’installe au pouvoir. « Je crois qu’il faut maintenir le dialogue avec Hitler », affirme Luchaire peu de temps avant la début de la Seconde Guerre mondiale. Un triste écho aux multiples échanges entre Macron et Poutine avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie. En ce qui concerne Hitler, on connaît la suite. En ce qui concerne Luchaire, on va de petits arrangements en petits arrangements avec sa conscience. D’ailleurs, il finira fusillé pour collaborationnisme en 1946.
Une fresque
Xavier Giannoli signe une fresque riche et intense qui nous fait passer par toutes les émotions, toutes les interrogations. La petite histoire dans la grande Histoire nous est rapportée par flashbacks fluides et c’est Corinne Luchaire, comédienne déchue, qui raconte et tente d’expliquer comment son père chéri l’a entraînée dans les turbulences de la collaboration. Le film traverse différentes époques, de la drôle de guerre, lorsque les armes n’ont pas encore parlé, à l’Après-guerre, en passant par l’Occupation quand les nazis réquisitionnent et pillent le pays, et jusqu’à la Libération et sa sinistre période d’épuration.
Xavier Giannoli évite tout manichéisme. Ses personnages sont des êtres humains. On comprend l’amitié qui lie Jean à Otto, leur rêve d’entente cordiale. Les deux hommes évoluent en fonction des événements qu’ils traversent. En devenant ambassadeur d’Allemagne dans un Paris occupé, Otto espère pouvoir réaliser cette entente cordiale avec l’aide de son ami Jean. Mais de compromis en compromis, leur idéal s’abime et la collaboration sincère de Jean finit par prendre un tout autre sens. Leur amitié risque d’en souffrir. Quand l’un choisit l’ordre, l’autre optera-t-il pour la décadence ?
Un destin bouleversant
Le réalisateur ne fait pas de Corinne une simple narratrice, c’est une véritable héroïne, une jeune femme libre, comédienne jolie et brillante, menant une vie facile auprès d’un père attiré par le luxe et la luxure. Avec lui, et d’autres artistes, militaires, politiques, banquiers, elle fréquente régulièrement le 123 de la rue de Lille. Ceux qu’elle appellera « Les maudits de la rue de Lille » puisque, pour avoir pactisé avec le consulat général allemand, ils pourraient bien être tous fusillés après la guerre.
Xavier Giannoli évoque la guerre sans jamais la montrer mais attise notre curiosité en filmant les réunions de rédaction mouvementées, menées par Luchaire, la mise en scène d’un film, les soins apportés à Corinne dans un sanatorium, les soirées de débauches où les filles faciles viennent en nombre et le champagne coule à flots…
Tous les enjeux sont clairs, précis, et on apprécie le jeu solide de Jean Dujardin et le charisme d’August Diehl. Mais notre coup de chapeau va à Nastya Golubeva pour sa justesse dans toutes les époques que son personnage traverse. Elle passe ainsi de gentille fille à papa naïve à la jeune comédienne enviée puis à la femme ravagée par la tuberculose, rejetée de tous. Après avoir appris la mort de son père, Corinne Luchaire a été condamnée à dix ans d’indignité nationale en 1946. Un destin bouleversant porté par une impressionnante Nastya Golubeva dont c’est le premier grand rôle au cinéma.
- Les Rayons et les ombres de Xavier Giannoli (France, 3h15) avec Jean Dujardin, Nastya Golubeva, August Diehl…
