Quelques mois après le documentaire de Dominique Fischbach, Elle entend pas la moto, une autre héroïne sourde nous bouleverse dans Sorda, la fiction d’Eva Libertad García, prix du Public à la dernière Berlinale, au cinéma mercredi 29 avril.
En décembre dernier, Dominique Fischbach nous avait émus en suivant le parcours de Manon, une jeune maman sourde, dans son documentaire Elle entend pas la moto. En choisissant la fiction pour Sorda, son premier long-métrage, la réalisatrice espagnole Eva Libertad García nous bouleverse tout autant avec Angela (Miriam Garlo) sourde et Hector (Álvaro Cervantes, Goya du Meilleur acteur dans un second rôle) son mari entendant. Ils s’aiment et se sont construit une bulle dans laquelle ils sont heureux malgré leur différence.
Lorsqu’Angela tombe enceinte, tout l’entourage se réjouit mais la future maman s’inquiète. Elle se pose beaucoup de questions sur sa capacité à gérer ce bébé, à créer du lien avec lui, à retrouver un équilibre de vie à trois. Des questions que se posent beaucoup de femmes avant la naissance d’un premier enfant mais qui prend de l’ampleur quand on vit dans un monde qui oublie trop souvent d’inclure ceux qui n’entendent pas.
Eva Libertad García sait de quoi elle parle et, pour incarner Angela, elle ne pouvait faire meilleur choix que d’engager sa sœur elle-même sourde, Miriam Dario. D’ailleurs, le film fait suite à un court-métrage Sorda, né à partir d’une liste des peurs de la comédienne face à la maternité. Le long-métrage en est une sorte de prolongation poursuivant sa réflexion sur tout ce que cela implique d’être une maman sourde avec un conjoint entendant dans notre société.
Le bonheur et les malentendus
Eva Libertad García filme ce que tout jeune couple vit à l’arrivée d’un premier bébé : le bonheur, d’abord, les câlins, les émerveillements, mais aussi l’épuisement, les malentendus, les premiers désaccords, les premiers reproches, les premières disputes. Mais cette différence, jusque-là bien vécue par le couple, complique la donne et fait naître des frustrations chez Angela. Soulagé de savoir sa fille entendante, le tendre et bienveillant Hector réagit plus vite qu’Angela à ses pleurs, oublie parfois de lui transmettre le langage des signes et, très investi dans ses nouvelles fonctions de père, néglige un peu trop son rôle de traducteur indéfectible pour une Angela qui se sent délaissée…
En parallèle, la réalisatrice nous fait vivre l’expérience sensorielle d’Angela grâce à un travail sur le son, remarquable. Elle filme aussi ces moments où la jeune mère, si épanouie quand elle est entourée de sourds échangeant en signant, s’éteint lorsqu’elle se sent exclue dans une société validiste, comme lorsqu’on ne s’adresse qu’à Hector pour un sujet qui la concerne aussi, ou lorsqu’ils reçoivent des amis entendants et qu’elle finit par s’isoler, ne pouvant participer aux conversations qui s’entrecroisent…
La présence et la justesse de Miriam Dario est essentielle au film. En 1986, deux ans après la naissance de la comédienne espagnole, Marlee Matlin remportait l’Oscar de la Meilleure actrice pour son rôle de jeune sourde dans Les Enfants du silence de Randa Haines. Cette année, Miriam Dario a reçu le Goya du Meilleur espoir féminin. De son côté, sa sœur Eva Libertad García recevait le Goya du Meilleur premier film, et c’est franchement mérité.
- Sorda d’Eva Libertad García (Espagne, 1h40) avec Miriam Garlo, Álvaro Cervantes, Elena Irureta…
