Jérémie Renier : « j’étais prêt à tout perdre »

Jérémie Renier et Loury Lag se préparent à traverser la banquise arctique / Photo : Chi-fou-mi - Vixens

Parce qu’il ne parvient pas à se remettre de la mort accidentelle de son meilleur ami, Gaspard Ulliel — il ne cite jamais son nom par pudeur —, Jérémie Renier accepte de partir en expédition avec l’explorateur français Loury Lag qui lui propose de traverser la banquise arctique avec lui. Sans trop savoir où il va, le comédien belge filme cette aventure hasardeuse en milieu extrême qui se transforme pour lui en chemin de recueillement dans des territoires inhabités. Car penser et se mettre en danger permettent parfois de redonner un sens à sa vie. À Avignon, dans le cadre des Rencontres du Sud, Jérémie Renier, auteur du film, D’Un Monde à l’autre, au cinéma mercredi 10 juin, répond à nos questions. 

Filmer sa douleur, c’est se mettre à nu quelque part. Ce n’est pas trop éprouvant de présenter D’un monde à l’autre au public ?

Non au contraire. C’est un film que j’ai fait parce que j’étais dans un moment difficile, quand j’étais très meurtri par la disparition de mon ami. Je n’arrivais pas à reprendre l’air… L’accompagner et le présenter au public, c’est comme une récompense.

 Quel a été le déclencheur de cette aventure ?

C’est venu par étapes. D’abord avec la rencontre improbable de Loury (Loury Lag, explorateur professionnel, conférencier, auteur et réalisateur de documentaires d’aventure, ndlr). Je ne parvenais pas à traverser ce deuil. Quand je suis tombé sur une interview de Loury, j’ai tout de suite été intrigué par ce personnage. Rapidement, je l’ai contacté et il m’a envoyé son livre rempli de ses exploits ainsi qu’une lettre qu’il avait écrite à son père. Dans cette lettre, il lui pardonnait toutes les violences qu’il avait subies dans son enfance.

C’est ce qui vous a rapprochés ?

Oui, j’avais été très touché par cette forme de transparence. Je lui ai alors parlé de ce que je traversais. Cela a pris du temps mais on a fini par se rencontrer. On s’est parlé pendant deux heures avec la transparence qu’on a quand on ne connaît pas la personne que l’on a en face de soi. J’ai été fasciné par son charisme, son corps robuste et ses vraies failles. C’est là qu’il m’a proposé un truc fou : partir avec lui pour une expédition en Arctique.

Quelle a été votre réaction ?

J’y ai vu comme une main tendue, une prise de conscience. Je lui ai dit Ok. Je pars avec toi mais je ne me rendais pas du tout compte de la folie dans laquelle je me lançais. Mais au point où j’en étais, j’étais prêt à tout pour redonner du sens à cette vie, même prêt à tout perdre.

Vous avez tout de suite pensé en faire un film ?

Au départ, ce n’était qu’un voyage et puis Loury est tellement fascinant que j’ai commencé à avoir envie de le raconter. J’en ai parlé à Hugo Salignac, le producteur de mon premier film (Carnivores co-réalisé en 2018 avec son frère Yannick, ndlr). Il me connaît très bien et savait par quoi je passais. Il ne pensait pas être la bonne personne pour produire un film sur un exploit sportif. En revanche, il m’a dit qu’en tant qu’ami, ce qui l’intéressait c’était de savoir pourquoi moi, je voulais partir avec cet homme et si j’étais prêt à raconter ce que je traversais, ce qui m’animait. Pour lui, le film était là.

Et c’était votre but ? 

Non, je n’avais aucune envie de parler de moi.  À ce moment-là, je n’avais ni la force d’expliquer ni l’envie ni le talent…  Et puis j’ai commencé à écrire un peu et ça m’a fait beaucoup de bien. Petit à petit, l’envie de me raconter est devenue plus précise. Mais c’était encore un vrai pari car, en commençant à accompagner Loury,  je ne savais pas s’il y aurait une histoire au bout. J’étais juste pris par une forme d’élan, une volonté de survivre.

Vous partez avec un scénario un peu flou, pourtant le film ne manque pas de rebondissements comme cette histoire de factures impayées qui remet en cause tout le tournage…

Oui, alors ça, on s’en serait bien passé et, au moment où on le vit, c’est vraiment une horreur. Mais Loury faisait tellement de trucs fous qu’il suffisait de le filmer pour qu’il y ait des imprévus. À chaque fois, notre petite équipe — une cheffe d’expédition, deux cadreurs Loury et moi — devait s’adapter, sauter sur l’instant ; le but étant de cueillir ce qu’il se passe. La vie nous offrait un scénario gratuitement. Heureusement que j’avais un bon monteur pour structurer les quelque cent vingt heures de rush.

Vous ne vous êtes jamais senti dépassé ?

Oh oui… Ce qui était fou, c’est qu’au départ, j’étais là pour moi, pour sortir de mon état dépressif et, tout d’un coup, je me retrouvais avec le poids supplémentaire de faire un film. Parfois, cette distorsion me faisait perdre la tête.

Que retenez-vous de cette aventure qui n’était pas sans danger ?

Depuis le film, je me sens reconnecté à la puissance de la nature. Cette aventure éprouvante dans un endroit où l’homme n’a pas sa place, nous rend vulnérable et nous met constamment, en danger. Mais ce que je retiens surtout c’est cette plongée dans l’introspection. En Arctique, on peut être pendant des heures, des jours, dans le même biotope, à regarder devant et derrière soi et voir cet infini blanc. C’est toujours le même décor, on en perd le rapport à l’espace et au temps, il ne nous reste que la pensée. Tu n’as plus le choix que de rester en toi, de te poser des questions, te remettre en question. C’est une forme de thérapie très forte. 

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