En 2009, Olivier Nakache et Éric Toledano mettaient en scène un frère et ses deux sœurs qui dînent chaque samedi chez l’aîné, avec conjoints et enfants. Ils étaient toujours au bord de la crise mais Tellement proches qu’on les envie… Aujourd’hui, on retrouve cette ambiance tumultueuse et tendre dans Juste Une IIlusion, un autre film, dans les salles de cinéma mercredi 15 avril, autour de la vie de famille racontée du point de vue d’un ado de 13 ans.
Olivier Nakache et Éric Toledano prennent plaisir à retomber en enfance et nous ramènent en 1985, chez les Dayan, une famille de la classe moyenne installée dans une cité d’Île-de-France. Le père marocain, Yves (Louis Garrel), cadre au chômage, fait croire à ses enfants qu’il part travailler tous les jours. La mère franco-algérienne, Sandrine (Camille Cottin), secrétaire de direction, aspire à un emploi plus qualifié. Leurs deux fils, Arnaud (Alexis Rosenstiehl) et Vincent (Simon Boublil) partagent la même chambre au grand dam du plus jeune — plus tout à fait un enfant mais pas encore un adulte — qui ne parvient pas à s’imposer. Les réalisateurs partagent avec le spectateur le questionnement d’un ado quant à l’amitié, l’amour, la famille, la religion. Un ado qui tombe amoureux pour la première fois à l’aube de sa bar-mitsva.
Pour écrire ce film, vous êtes-vous inspirés de votre propre enfance ?
Olivier Nakache : Plus que ça, c’est une autobiographie à deux.
Éric Toledano : C’est une ode à l’enfance pour ne pas oublier l’enfant qui est en nous. Et c’est aussi un hommage à nos parents qui sont parfois arrivés d’un autre continent avec une espèce de courage et de bonne humeur pour nous montrer un chemin.
Éprouviez-vous de la nostalgie pour cette période ?
E.T. : Dans nostalgie, il y a une notion de souffrance or il n’y avait pas de souffrance dans notre démarche. D’ailleurs, je n’ai pas l’impression que le film parle d’un paradis perdu. On ne raconte pas une époque formidable. Dans les années 1980, il y a le Sida, on voit naître SOS Racisme. Sur le plan économique, on connaît une période d’austérité, de chômage… On a plutôt eu envie de capturer le temps.
D’où ce travail sur la musique avec Imagination, Téléphone et d’autres groupes connus de cette décennie…
O.N. : La musique a une place cruciale dans nos films. Ici, c’est un marqueur à la fois temporel et intime. À l’écriture, on a pris un plaisir infini à choisir la meilleure musique pour chaque scène et il a fallu alors adapter au montage. Pour nous catapulter dans le temps, on avait le maquillage, les costumes, les décors et la musique. On espère qu’avec ça, les spectateurs vont accepter cette illusion de passer deux heures en 1985.
E.T. : Et les titres choisis en disent beaucoup. Juste une illusion et Un autre monde, des titres chantés par Jean-Louis Aubert, disent quelque chose. Juste une illusion représente bien l’illusion que l’on a à 13 ans d’avoir compris quelque chose et comment on va avancer dans la vie. Et Un autre monde, c’est quelque chose qui vous anime encore. On n’est pas encore dans la désillusion. Ce qui est un peu plus le cas quand on prend de l’âge. Dans le film italien, Nous nous sommes tant aimé (d’Ettore Scola, ndlr) il y a une phrase qui dit : « on voulait changer le monde mais c’est le monde qui nous a changé ». C’est la période dans laquelle on est, en terme d’âge. C’était le moment pour nous de nous rappeler que c’est l’illusion de changer le monde qui nous a portés.
Il y a la musique mais il y a aussi le décor. Vous filmez les immeubles, la cohabitation avec les voisins, la relation mouvementée avec le gardien. C’est n’est pas un hasard si la dernière musique du film est celle du film de José Giovanni, Dernier Domicile connu ?
E.T. : Charles Peguy affirme qu’on est toujours un peu exilé du pays de son enfance. Le film raconte ça : ce petit, qui regarde son immeuble avant de s’en éloigner pour aller symboliquement vers l’âge adulte, est accompagné par la musique émotionnelle et ritournelle de François de Roubaix. Et le synchronisme avec le titre Dernier Domicile connu est exceptionnel. Est-ce que devenir adulte, ce n’est pas quitté le dernier domicile où on est protégé. Finalement, l’adolescence, c’est la rencontre avec la difficulté de l’existence.

D’après vous, quelle est la particularité de cette période-là ?
O.N. : Tous, on se souvient plus de nos 14-15 ans que de nos 25-30 ans. Pourquoi ? Parce que toute notre vie, on est déterminé par ce moment où l’on prend conscience de la difficulté de l’existence. Pourquoi on vit, pourquoi on meurt… Est-ce qu’on a répondu un jour à ces questions ? Non et plus on vieillit plus le côté insensé de l’existence vous apparaît. À cet âge-là, on est à la fois enfant, adolescent et adulte. Françoise Dolto en parle dans Le Complexe du homard… L’adolescence, c’est comme la mue d’un homard. Il n’a plus sa carapace et il est fragile à tout un tas d’émotions d’autant que les hormones s’agitent et que toutes les questions existentielles se percutent.
Vincent est né de vos souvenirs. Qu’en est-il de ses parents ?
O.N. : Pour décrire nos parents, on a voulu chercher en nous. C’était le point de vue de Vincent. Comment il découvre que son papa est au chômage. C’est son regard sur ses parents qui se disputent souvent mais la tendresse qui fait que le couple tient… Cette famille est vraiment un concentré de nos parents, de nos frères, de nos sœurs. Mais on n’a pas questionné nos parents parce qu’on voulait garder notre perception à nous sur ce qu’ils ont traversé.
E.T. : On a voulu faire un film de sensations. Jusque-là, on a des films avec un thème central, avec une histoire. Il y a des comédies pures comme Le Sens de la fête. Là, on donnait la priorité aux sensations. À chaque fois que le spectateur pénètre dans l’appartement, on voulait qu’il ressente cette espèce de chaleur familiale. Qu’il puisse rentrer dans notre histoire par un mode presque proustien : la sensation de la relation avec le frère, violente mais sans incidence, la sensation du bruit des parents qui s’embrouillent derrière une porte, c’est un peu comme la bande sonore de notre enfance, la sensation du premier rendez-vous raté, la sensation du premier baiser…
- Juste Une Illusion d’Olivier Nakache et Éric Toledano (France, 1h55) avec Louis Garrel, Camille Cottin, Pierre Lottin, Simon Boublil, Alexis Rosenstiehl…
