Après Bowling qui filmait le vrai combat des femmes de Carhaix pour conserver la maternité de la ville, après Les Héritiers basé sur l’expérience d’une professeure ayant engagé sa classe de seconde — la plus faible du lycée — au Concours national de la résistance et de la déportation, après Divertimento racontant la jeunesse et la formation de la cheffe d’orchestre Zahia Ziouani, voici Pour Le Meilleur s’intéressant au destin atypique de Philippe Croizon, le premier homme amputé des quatre membres à avoir traversé la Manche, le 18 septembre 2010.
Mais ce n’est pas l’exploit sportif qui impressionne le plus Marie-Castille Mention-Schaar. Ce qu’elle filme avec délicatesse, c’est la rencontre entre Philippe (Pierre Rabine, nageur quadri-amputé aujourd’hui comédien) et Suzana (Lilly-Fleur Pointeaux, lumineuse) l’aide-soignante qui va lui redonner le goût de vivre au point de devenir sa compagne. C’est elle, le véritable pilier du couple. On se demande même si le film n’aurait pas pu s’appeler Pour La Meilleure… Entretien avec Marie-Castille Mention-Schaar, Philippe Croizon, Suzana Sabino et Lilly-Fleur Pointeaux à Avignon lors des Rencontres du Sud.
Comment avez-vous connu Philippe Croizon?
Marie-Castille Mention-Schaar: J’avais vu un reportage et j’ai été très étonnée qu’il n’y ait pas encore de film sur sa vie et ses exploits. Je l’ai contacté et nous nous sommes rencontrés chez lui à Angouilins. C’est là que j’ai découvert Suzana, toujours très discrète. J’ai passé plusieurs jours avec eux, je leur ai posé plein de questions et j’ai été absolument fascinée. Je trouvais que Suzana, son amour, sa présence, son aide, étaient très inspirants. C’était ça l’angle de mon film.
Encore fallait-il trouver le comédien pour jouer Philippe Croizon…
M.-C. M.-S. : Pour que ce soit crédible, je trouvais important de trouver un acteur amputé des quatre membres, sauf qu’en France, nous n’en avons pas. On en a un maintenant mais à l’époque j’ai cherché sur Internet un profil proche de celui de Philippe, et qui soit un nageur. Et j’ai découvert Pierre Rabine. J’ai tout de suite aimé sa personnalité. Il se trouve qu’il a été électrisé comme Philippe dans un accident du travail et qu’il est passionné de natation. Il s’entraine tous les matins et participe à des compétitions. J’étais persuadée que c’était lui. Aux essais avec Lilly-Fleur, j’ai tout de suite vu que c’était mon couple idéal.
Finalement, c’est l’exploit amoureux plus que l’exploit sportif qui vous intéressait ?
M.-C. M.-S. : J’ai trouvé que c’était fondamental : l’aide, la patience et l’amour de Suzana donnent de la force à Philippe. C’était l’occasion de mettre en lumière tout l’amour des aidants et aidantes que nous avons dans notre pays.
Suzana Sabino : Nous sommes onze millions en France et personne n’en parle alors que nous sommes essentiels au bon fonctionnement de notre société. Je pense que beaucoup d’aidants vont se reconnaître dans le personnage de Lilly-Fleur.
Et vous Suzana, comment avez-vous préparé l’exploit nautique et comment avez-vous vécu le fait de voir votre histoire portée à l’écran ?
S. S. : La traversée de la Manche, c’est deux ans de préparation. Et c’est très dur parce qu’on ne fait que ça : manger, nager, dormir. On a mis un peu de côté la famille et je culpabilisais de ne pas aller aux spectacles de mes enfants… Mais c’était magique de voir Marie-Castille porter notre histoire à l’écran. Je ne la connaissais pas du tout et j’ai essayé de voir toute sa filmographie. Ses films sont bienveillants, porteurs de beaucoup d’espoir, de beaucoup d’amour et je lui ai entièrement fait confiance. En plus, elle a trouvé Lilly-Fleur pour jouer mon rôle, on ne pouvait pas faire mieux.

Et comment s’est déroulé la rencontre avec Pierre Sabine ?
Lilly-Fleur Pointeaux : On s’est rencontrés aux essais et on a tout de suite ressenti beaucoup d’affinité, on a beaucoup rigolé. Et puis on a échangé régulièrement par visio : il me parlait de son handicap au quotidien et je lui racontais comment se passait le tournage d’un film. Pour me préparer, j’ai aussi lu tous les livres de Philippe, et surtout celui de Suzana, Ma Vie pour deux, qui m’a beaucoup aidée. Et puis j’ai pu voir les documentaires, les interviews sur YouTube… Et enfin, nous avons passé toute une semaine avec Philippe Croizon et Suzana Sabino et c’était important parce que c’est tout de même une pression énorme que de jouer quelqu’un qui existe. On a envie de les rendre fiers.
Avez-vous apporté des modifications au scénario ?
Philippe Croizon : Non, on a donné les clés de la maison à Marie-Castille. Mais comme elle est très bienveillante, elle nous a envoyé les différents scénarios en nous demandant si on voulait y apporter des modifications. Même sur le tournage, il lui arrivait de venir nous voir pour nous demander notre avis. Elle avait sans doute besoin d’être rassurée, comme nous. Mais tout était limpide, il n’y avait rien à modifier.
Philippe, pour vous ce film est un message d’espoir ?
P. C. : C’est un message d’espoir mais pas que pour les handicapés. Handicapé ou non, tu es propriétaire de ta vie, arrête de te plaindre, arrête d’être une victime, prends toi en main. Ose demander de l’aide. Dans le film, on le voit interpeller les gens, demander des coups de main. Le film offre de l’énergie et affirme que tout est possible dans la vie, mais c’est à toi de mener ton combat. N’attends pas que les gens viennent vers toi. Moi, j’ai attendu sept ans à rien faire, à attendre qu’il se passe quelque chose dans ma vie. C’est Suzana qui m’a réveillé. Avec elle, l’impossible devient possible.
Votre portrait par Marie-Castille Mention-Schaar est-il juste ?
P. C. : Pour moi, elle a du génie parce qu’elle va loin dans les émotions et tout d’un coup, il y a une petite blague qui arrive et vous fait respirer. Et ça, c’est tout moi. Ma grand-mère m’a élevé quand j’étais petit dans le dur mais avec beaucoup d’amour, et ma mère m’a élevé dans la connerie. Ça a fait l’homme que je suis devenu aujourd’hui, très sérieux dans mes aventures mais dès qu’il y a une connerie à faire, je ne suis pas loin. J’adore l’autodérision et on le voit bien dans le film.
Quel souvenir gardez-vous de votre Traversée de la Manche ?
P. C. : L’arrivée, bien sûr, et Marie-Castille a même réalisé un des rêves de Suzana. Ce jour-là, on était deux nageurs à être arrivés à peu près aux mêmes horaires mais à des endroits différents. Or toute ma famille et tous mes amis sont partis vers le nageur valide. J’avoue qu’au bout de tant d’entraînement, c’est un peu énervant, mais finalement, il y en a deux qui sont repartis à l’envers de tout le monde, et ce sont mes deux garçons. Finalement, ce sont mes fils qui m’ont trouvé. C’est fou !
Et quel rêve de Suzana a-t-elle réalisé ?
S. S. : Dans le film, je tombe dans les bras de Philippe à son arrivée sur les côtes françaises alors que, dans la réalité, pour des raisons de règlement et de sécurité, les accompagnateurs n’ont pas le droit de débarquer.
Pour conclure, Philippe, vous voulez vraiment aller dans l’espace ?
P. C. : Oui, c’est une histoire un peu bizarre mais à l’époque, j’avais fait un tweet à Elon Musk en disant : « Je suis le célèbre aventurier français sans bras, ni jambes ! Envoie-moi dans l’espace pour montrer une fois encore que rien n’est impossible. » et quelques heures plus tard il m’a répondu, « OK, on pourra le faire », et il y a cinq ans, il nous a invités avec Suzana à Cap Canaveral. Sauf qu’aujourd’hui, le personnage ne répond plus à mes valeurs, donc ça ne va pas être possible.
- Pour Le Meilleur de Marie-Castille Mention-Schaar (France, 1h57) avec Pierre Rabine, Lilly-Fleur Pointeaux, Sandrine Bonnaire…
