Rodrigo Sorogoyen, le réalisateur espagnol de Que Dios nos perdone, As Bestas, et de la série Los Anos nuevos est en compétition au festival à Cannes avec L’Être aimé, un drame, mêlant relation père-fille et tournage d’un film.
Installé aux États-Unis, Esteban (le charismatique Javier Bardem), réalisateur oscarisé, revient en Espagne pour tourner son nouveau film. Il offre un des rôles principaux à une jeune actrice inconnue, sa fille, Emilia (Victoria Luengo) qu’il n’a pas vue depuis des lustres… Le point de départ de L’Être aimé n’est pas sans rappeler celui de Valeur sentimentale, Grand Prix du festival de Cannes en 2025. Mais c’est peut-être le seul point commun entre ces deux excellents films.
Si le réalisateur dano-norvégien Joachim Trier avait choisi une mise en scène fluide et classique, l’Espagnol Rodrigo Sorogoyen opte pour quelque chose de plus rude, de plus âpre à l’image de son sujet. Il varie les formats, passe de la couleur au noir et blanc, filme de très près les visages. Car ici, dans cette tentative de renouer la relation entre un père et sa fille, il y a plus d’amertume, de colère, de révolte. La première scène où père et fille se retrouvent pour déjeuner dans un restaurant — une quinzaine de minutes d’aller-retour entre deux visages en gros plans — installe immédiatement une tension qui ne nous lâchera plus.
Sur le plateau d’un tournage
Autre différence, et de taille : la Nora (Renate Reinsve) de Joachim Trier refuse de travailler avec son géniteur alors que l’Emilia de Rodrigo Sorogyen accepte le défi et le spectateur se retrouve sur le plateau d’un tournage. Les caméras se glissent dans le décor désertique et les chambres d’hôtel, filment les discussions avec les producteurs, observent le travail colossal de la technique, la cohésion délicate entre comédiens, leurs relations parfois tendues avec le réalisateur… C’est passionnant et édifiant et on ne regardera plus jamais une scène de repas de la même manière tant celle qu’on nous fait vivre ici est dérangeante.
Car le génial Esteban est aussi extrêmement autoritaire, voire même colérique, et c’est lui le sujet profond du film, lui et ses rapports de domination sur les autres, les acteurs, les techniciens… et sa fille. L’Être aimé évoque la crise que traverse le cinéma — et nos sociétés — depuis le mouvement #Me-Too. Ici, trois femmes oseront prendre la parole pour s’opposer au grand réalisateur : une chef op’, une productrice et Emilia.
Valeur sentimentale semblait répondre positivement à la question : l’art peut -il guérir ? La réponse est toute différente pour L’Être aimé.
- L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen (Espagne, 2h15) avec Javier Bardem, Victoria Luengo, Raúl Arévalo, Marina Foïs…
