Charline Bourgeois-Tacquet ne cache pas son intérêt pour les femmes et leur rôle dans la société d’aujourd’hui. Après avoir raconté les aléas d’une trentenaire amoureuse dans Les Amours d’Anaïs, elle présente La Vie d’une femme, celle de Gabrielle (Léa Drucker), la cinquantaine passée, bien dans sa peau, heureuse dans sa vie privée, épanouie dans son rôle de chirurgienne, cheffe de service dans un hôpital public. Une de ces femmes fortes qui va connaître un moment d’égarement lorsque Frida (Mélanie Thierry) vient troubler son existence. Gabrielle vacille et c’est beau à voir… Rencontre avec Charline Bourgeois-Tacquet, venue présenter La Vie d’une femme à Rouen, à l’occasion d’une avant-première à l’Omnia.
Quel a été le point de départ du film?
Le point de départ du film, ce n’est pas une histoire mais un personnage. J’avais l’envie de m’intéresser à une femme de cet âge-là, entre cinquante et soixante ans, avec l’idée que je voulais absolument que ce soit une femme qui ait choisi de construire sa vie autour d’autres choses que l’amour, la vie conjugale, la maternité, la famille. En tout cas, je voulais qu’elle n’ait pas tout misé là-dessus. D’ailleurs, elle a choisi de ne pas avoir d’enfant et l’assume pleinement. Mais un autre point important que je voulais montrer aussi, c’est sa sensualité à l’âge qu’elle a. Même si son métier est au centre de sa vie, je ne voulais pas qu’elle ait renoncé à l’amour et à la vie érotique.
De fait, le métier de Gabrielle prend beaucoup de place dans sa vie…
Oui, je voulais qu’elle ait un métier qui la passionne et que ce soit ça le centre de sa vie et il y a une vraie intensité là-dedans. Je voulais qu’elle se démultiplie dans son travail.
Comment avez-vous choisi ce métier ?
J’avais commencé à écrire une première version du scénario dans laquelle Gabrielle était prof de lettres et écrivaine. En plus, elle dirigeait le département de littérature car je voulais qu’elle ait beaucoup de casquettes. Je suis venue plusieurs fois à la fac de Lettres de Rouen suivre une professeur qui s’appelle Florence Fix que m’avait recommandée ma meilleure amie, professeur de littérature comparée…. Mais si mon producteur a beaucoup aimé cette première version, il trouvait que c’était un milieu qu’on avait beaucoup vu au cinéma. Il trouvait que, pour le spectateur, la littérature pouvait avoir un côté excluant. « Il faudrait qu’elle ait un vrai métier », je cite.
Alors pourquoi en avoir fait une chirurgienne ?
Il se trouve que je venais de me casser le bras et que j’avais rencontré un chirurgien que je trouvais marrant, que mon grand-père maternel était chirurgien. J’ai eu envie d’aller suivre une chirurgienne. Sauf que des femmes, cheffes de service en chirurgie à l’hôpital public, il n’y en a pas tant que ça. J’ai donc atterri au service de chirurgie maxillo-faciale de la Pitié Salpêtrière à Paris.
Vous vous êtes immergée dans son service pendant combien de temps ?
J’ai fait un stage de plusieurs semaines. Je l’ai suivie tout un printemps dans tout ce qui constituait son quotidien professionnel : le bloc opératoire, les consultations, les visites post-opératoires, les réunions avec son équipe. Mais aussi beaucoup, beaucoup de choses qui vont largement au-delà de ses compétences en médecine, comme le côté administratif, la gestion de la pénurie et le fait de travailler dans un contexte compliqué avec un manque de matériel, un manque de personnel, des problèmes tout le temps, des crises tout le temps… Ça m’a passionnée, j’ai même développé une petite addiction. Lorsque j’ai terminé le scénario, je ne voulais plus partir et j’ai eu du mal à me sevrer.

Finalement, il y a pas mal de points communs entre vos deux métiers : un réalisateur dirige des comédiens, des techniciens, prend des décisions à longueur de temps…
Oui, personne n’y pense mais moi ça m’a frappée au bout de quelques jours dans le service. En effet, il y a beaucoup de points communs entre la chirurgienne cheffe de service et la réalisatrice. Dans les deux cas, nous sommes tous, tous ensemble. Il y a une énergie commune avec une équipe qui travaille pour un but ultime — sauver un patient ou réussir un film — et dans un même emploi du temps car lorsque j’arrive le matin, tous les techniciens qui ont des spécialités que je ne maîtrise pas, sont en train de préparer le plateau. Et c’est pareil au bloc opératoire, Gabrielle arrive à la dernière minute, quand tout est installé, que tout est prêt…
Vous êtes en quelque sorte devenue le personnage de Frida, la romancière qui vient observer Gabrielle pour nourrir son roman…
Non, je ne suis pas Frida. Je me sens plus proche de Gabrielle. D’ailleurs, j’ai mis beaucoup de moi dans ce personnage même si elle est éloignée de moi ; ne serait-ce par son âge. Elle a quand même quinze ans de plus à peu près… Dans mon premier film (NDLR : Les Amours d’Anaïs), j’avais beaucoup nourri le film de choses qui étaient très proches de ma vie et Anaïs était vraiment mon alter ego. Le personnage, l’actrice Anaïs Demoustier et moi-même, on avait le même âge, on avait des problématiques existentielles en commun… Pour celui-ci, j’avais envie de m’intéresser à un autre âge de la vie. Et comme il n’y a que les femmes qui m’intéressent, il était évidement que ce serait un portrait de femme.
Le titre La Vie d’une femme, c’est votre tout premier choix ?
Oui je l’ai trouvé très vite et je le trouvais très simple et très beau et ça racontait exactement ce que j’étais en train d’écrire : regarder vivre Gabrielle sous toutes les facettes de sa personnalité et dans toutes les sphères de sa vie, professionnelle, amoureuse, amicale… C’est d’ailleurs pour ça que le film est construit par chapitres, des fragments de vie. Alors certes, elle a un métier hors du commun — et tout le monde ne peut pas être chirurgien — mais je ne voulais pas construire le scénario avec des événements exceptionnels, qu’il lui arrive des choses incroyables comme un patient qui meurt sur la table d’opération. Je voulais vraiment que ce soit de l’ordre du quotidien d’une femme. Une femme qu’on ne voit pas si souvent que ça au cinéma, dans les fictions. Je trouvais très important de montrer qu’on pouvait vivre de cette manière, une manière libre, en se considérant jamais comme une victime, en décidant de faire face. Gabrielle est très généreuse, altruiste, dans le dévouement des autres, que ce soit avec ses patients, sa mère, les enfants de son mari, mais elle peut aussi être très dure, exigeante, égoïste. Je voulais que ce soit un personnage complexe.
La Vie d’une femme de Charline Bourgeois-Tacquet (France, 1h38) avec Léa Drucker, Mélanie Thierry, Charles Berling…
