Scotto 2012Après une magnifique exposition Baudoin l’an passé, le centre Abbé Pierre-Emmaüs à Esteville poursuit sa collaboration avec le festival de bande dessinée de Darnétal, NormandieBulle. Cette année, il présente jusqu’au 31 octobre une vaste rétrospective des dessins de presse et caricatures concernant l’abbé Pierre, des années 1950 à nos jours. Une bouffée de liberté lancée dans l’univers on ne peut plus tendu des caricaturistes. Entretien avec Philippe Dupont, directeur du centre.

 

Vous présentez quelque 250 caricatures de l’abbé Pierre extraites des journaux satyriques. Quelles ont été vos sources pour effectuer votre sélection ?

Nous avons suivi quatre pistes. Tout d’abord Internet, où l’on peut retrouver nombre de dessins. Puis le livre de Cabu, A votre bon coeur, L’Abbé Pierre chez les exclus (paru chez Glénat en 1995, ndlr). Le catalogue 2012 du Festival de la caricature de l’Estaque. Et enfin et surtout les archives de l’abbé Pierre et d’Emmaüs conservées aux Archives nationales du monde du travail de Roubaix. Plonger dans cette masse de données importantes a été un travail passionnant.

 

Dans les dessins que vous présentez, il n’y a pratiquement pas de caricatures négatives. L’Abbé Pierre était-il  inattaquable ?

Disons plutôt que ses combats, ses réalisations, son discours, le rendaient unanimement sympathique, presque incontestable. Il a réussi à soulever la France d’après-guerre après son appel de 1954, entraînant la création de nombreux logements et la construction de toute pièce de plusieurs dizaines de quartiers. Le fait qu’il ait réussi à « durer » également force le respect. Aujourd’hui encore, 50 000 personnes travaillent grâce à lui. Mais nous n’éludons pas du tout les dessins négatifs que l’on a pu faire sur lui. Un petit espace d’exposition montre quelques dessins venant de la presse d’extrême-droite ou de l’extrême-gauche révolutionnaire…

 

Votre exposition s’ouvre seulement 9 mois après les événements de janvier. Quel sens cela a pour vous ?

Nous avons choisi le thème de l’exposition il y a deux ans et nous travaillons dessus depuis janvier 2014. Donc nos choix n’ont rien à voir avec les événements. Ceci dit, nous sommes obligés de constater que le climat concernant les caricatures de presse a changé, et nous sommes très heureux, dans ce contexte toutefois douloureux, d’affirmer que l’irrévérence, la transgression, le second degré, l’humour potache, nous plaisent bien ! C’est une vision du monde à laquelle nous tenons.

 

L’abbé Pierre avait-t-il accès à ses propres caricatures ?

Il était abonné à l’Argus de la presse et recevait donc régulièrement des revues de presse recensant les articles ou dessins qui parlaient de lui, en France et à l’étranger. D’après ses proches, il prenait cela très bien. C’était quelqu’un qui avait beaucoup d’humour, d’esprit, d’autodérision. Il faisait des blagues tout le temps et expliquait que l’humour aide à avoir du recul sur soi, sur les effets pervers de la notoriété et de la surmédiatisation. Un jour, il a dit « C’est très gênant quand j’entends les gens dire que je suis un saint homme, parce que moi, je connais mes faiblesses ! Pour que je m’en sorte, il faut que je devienne ce que les gens croient que je suis ! »

 

Une exposition sur Baudoin, l’un des auteurs phare de la bande dessinée indépendante l’an passé, sur les caricatures et dessins de presse cette année. Vos programmations sont originales, exigeantes, et toujours ancrées dans l’actualité…

On essaie, oui. Et je peux vous donner un scoop : l’an prochain, nous irons voir du côté du street-art ! Avec quatre mots clefs : Abbé Pierre évidemment / humain / s’en sortir / rebondir. Nous proposerons la création et l’installation pérenne de fresques par des artistes graffeurs dans le parc, et nous relookerons le conteneur qui est installé à l’entrée.

 

Propos recueillis par Laurent Mathieu

 

  • Tous les jours de 10 heures à 18 heures jusqu’au 31 octobre au centre Abbé Pierre –Emmaüs à Esteville. Tarifs : 6 €, 4 €. Renseignements au 02 35 23 87 76 ou sur www.centre-abbe-pierre-emmaus.org
  • Du lundi au vendredi de 9 heures à 13 heures et de 14 heures à 17 heures au Club de la presse de Haute-Normandie, 49, rue Saint-Eloi à Rouen. Entrée gratuite.

Lire également l’interview de Marianne Auffret, directrice de NormandieBulle