Les écrits d’Albert Camus ont vite résonné dans la tête et le corps d’Abd Al Malik. Ils ont toujours accompagné la vie de l’homme et de l’artiste. Dans L’Art et la révolte, présenté vendredi 13 octobre au Rive gauche à Saint-Etienne-du-Rouvray, le chanteur et poète fait entendre les mots d’une œuvre de jeunesse, L’Envers et l’endroit. Abd Al Malik n’est pas seul sur scène pour ce spectacle empreint de culture hip-hop. Il est entouré de d’un dj, de six musiciens et d’un danseur. Entretien.

Est-ce que l’œuvre d’Albert Camus a toujours fait sens pour vous ?

Oui, elle a toujours fait sens. A 12 ans, je suis à l’école et je lis L’Étranger, puis L’Envers et l’endroit. C’est un bouleversement absolu, un choc esthétique. Dans la préface de ce livre, Camus explique qu’est-ce qu’être un artiste et comment être un artiste. A ce moment-là, je suis un gars de la cité. J’ai des velléités d’artiste et il explique comment rester fidèle aux siens et à ses racines, comment les sources nourrissent. Il évoque aussi les dangers qui sont la satisfaction et le ressentiment. Après, j’ai tout lu de Camus. Il est comme un guide, un référent de vie. Il m’a aidé à rester droit.

Il y a souvent eu des oppositions entre Camus et Sartre. Avez-vous toujours été du côté de Camus ?

Sartre s’inscrit dans la culture, dans l’idéologie, la philosophie académique alors que Camus se situe dans la vie. C’est la philosophie à l’épreuve du réel. C’est un homme humble, le petit Français d’Alger qui vient à Paris, qui n’abandonne pas ses racines. Camus, c’est la figure la plus pertinente à l’heure où des personnes qui viennent d’ailleurs cherchent à construire une identité.

Vous préférez ses positions plus nuancées ?

Totalement. Camus est un artiste entre le refus et le ressenti. Il est radical dans ses propositions artistiques mais plus nuancés dans ses idées. Il contre les injustices mais refuse une nouvelle injustice pour les combattre. La nuance, c’est la vie. Être dans la vie, c’est être dans une situation intermédiaire pour trouver un équilibre.

C’est ce qui a développé votre esprit critique ?

Complètement. Il faut être dans le combat. Être dans le refus ne doit pas être coupé de la vie, de l’amour, du respect. Cet esprit critique est vital. Parfois, on peut être tenté d’aller vers les extrêmes. Quand on côtoie Camus, on peut se dire : je me suis trompé. Et je n’ai pas peur de le dire. Je ne peux être dans le refus pour être dans le refus. Parce que le refus posture conduit à l’imposture. C’est vraiment un formidable compagnon.

Vous êtes-vous souvent demandé si vous étiez du bon côté ?

Très régulièrement. Je n’ai pas de prétention. Peut-être une seule : celle d’être artiste. Camus, ce romancier, essayiste, homme de théâtre, journaliste, porte des valeurs. Souvent je me suis demandé : est-ce que je suis du bon côté de l’histoire, du combat ?

 

 

 

 

En quoi la lecture des œuvres de Camus a été, comme vous avez dit, un choc esthétique ?

Camus a une écriture très riche. Elle est toujours en phase avec le sujet qu’il traite. Dans L’Étranger, les phrases sont courtes, simples parce que Meursault reste à la surface des choses. Lorsque je l’ai lu, j’avais entamé comme un dialogue avec L’Étranger. J’entretenais un lien étroit, presque organique. C’est différent dans La Chute. Le personnage a une personnalité plus complexe et Camus écrit avec des phrases plus longues. La complexité est ramenée à hauteur d’homme. Camus m’a appris à écrire. À écrire simplement tout en jonglant avec des idées complexes.

Dans ce spectacle, il y a les mots, la musique et la danse. Est-ce que vous avez un rapport charnel à l’écriture de Camus ?

Totalement. Dans ses écrits, Camus célèbre les corps, les éléments. Il parle du rapport à la mer, au soleil, aux femmes, à son propre corps. Alors, la danse était une évidence. Elle vient célébrer les corps. Il y a là-dedans quelque chose d’africain, de grec. C’est un spectacle avec de l’image, de la musique dite urbaine mais aussi du jazz, du rock, du classique. On montre la vie dans toute sa splendeur, sous toutes ces facettes.

Vous le faites à travers trois grands thèmes.

C’est un spectacle en trois actes. Comme une tragédie. On commence avec l’enfermement, la misère sous toutes ses formes, porté par du hip-hop. La deuxième partie est consacrée à soi confronté aux autres. Camus voyage, rencontre des personnes issues de différents milieux. Le troisième thème, c’est le combat contre l’injustice, les systèmes. Il est la voix des sans-voix. Camus transcende sa condition sans jamais renier ses valeurs. Je raconte Camus et, à travers Camus, je me raconte.

  • Vendredi 13 octobre à 20h30 au Rive gauche à Saint-Etienne-du-Rouvray. Tarifs : de 25 à 15 €. Pour les étudiants : carte Culture. Réservation au 02 32 91 94 94.