# 12 / Garder la dimension sociale de la librairie

par | 16 avril 2020 | covid-19, Dossiers

Depuis la mi-mars, les librairies en France sont fermées et font face à cet arrêt brutal de leur activité. La Buissonnière à Yvetot, comme les 50 autres lieux membres de l’Association des libraires de Normandie, a décidé de ne pas organiser de ventes à distance pour des raisons sanitaires et sociales.

Avec l’arrivée du Covid-19 en France, les librairies ont dû fermer le 14 mars 2020. En Normandie, il y en a 91 (26 dans le Calvados, 16 dans l’Eure, 12 dans la Manche, 10 dans l’Orne et 27 en Seine-Maritime) avec en majorité, 52 d’entre elles, un chiffre d’affaires inférieur à 300 000 € (25 entre 300 000 et 1 million, 3 entre 1 et 2 millions, 8 au-delà de 2 millions). Selon les premiers résultats de l’étude menée par Normandie Livre et Lecture (N2L), « la perte de chiffre d’affaires sur le mois de mars se situe entre 40 et 60 %. Cette perte est donc en dessous des 70 % permettant aux libraires de prétendre au fonds de solidarité pour le mois de mars ».

Des chiffres préoccupants observés dans un secteur avec « un modèle économique d’une grande fragilité Les librairies réalisent les plus petites marges de tous les commerces. Les bénéfices affichent en moyenne 1% du chiffre d’affaires, après déduction de toutes les charges. Il y a donc peu de réserve en terme de trésorerie. Pour dégager un mois d’avance, il faut trois à quatre années d’activité ». 

Manuel Hirbec, cofondateur de La Buissonnière à Yvetot

La crise sanitaire vient ainsi déstabiliser des structures qui ont seulement « environ 1 à 2 mois de trésorerie », selon l’état des lieux de N2L. Pour passer ce cap difficile, il y a, pour certaines, les aides du centre national du livre, les emprunts dans les banques à de faibles taux d’intérêt mais « cela ne sera pas suffisant », annonce Manuel Hirbec qui attend un geste de solidarité de la part des propriétaires des murs. « Pour les loyers, on repousse juste les échéances. Il n’y a pas eu de mouvements généreux des bailleurs qui pourraient partager le fardeau et l’effort consenti par tous ». Il faudra alors un soutien plus large « sous forme de subvention ». Selon Dominique Panchèvre, directeur de N2L, « une dizaine de librairies ne pourront pas s’en sortir toutes seules. À la reprise, il faudra cumuler les charges classiques, celles qui ont été décalées et les remboursements ».

Ne pas mettre les autres en danger

Le premier décret imposant notamment la fermeture des librairies autorise néanmoins la vente à distance. Ce qu’ont refusé les membres de l’Association des libraires normands. Manuel Hirbec n’oublie pas : « certes les librairies ne font pas partie des commerces indispensables à la nation mais le livre est indispensable aux individus ». Pourtant, pas de mise en place de drive ou d’envoi postal.

La raison est tout d’abord sanitaire. « Expédier un livre demande de nombreuses manipulations. Nous ne sommes pas prêts à mettre en danger les autres pour nous. Par ailleurs, nous ne voulons pas bloquer des canaux de transport. Nous les réservons aux masques. La Poste a aussi réduit son activité. Enfin, faire un retrait dans une librairie est inenvisageable d’un point de vue administratif. Comme un livre n’est pas un bien nécessaire, le client risque de prendre une amende ».

Autre raison et celle-ci interroge le cœur du métier des libraires : « qu’est-ce qu’une librairie ?, interroge le cofondateur de La Buissonnière. Ce n’est pas un lieu qui fournit des livres. C’est un lieu de sociabilité. On y flâne, on prend le temps, on discute… On échange sur un livre. On prend des nouvelles des uns et des autres. Dans une librairie, il est important de pouvoir circuler pour rencontrer un livre. On se rend compte de la dimension sociale de la librairie. Aujourd’hui, cela nous manque cruellement ».

Il y a les échanges avec les clients et aussi avec les maisons d’éditions. À La Buissonnière à Yvetot, les visites sont régulières, « une à trois par jour ». Le printemps, c’est le moment de la préparation de la rentrée littéraire, si riche. « En juin, nous avons une quinzaine de présentation des prochaines parutions avec les grands éditeurs et les plus petits qui se regroupent pour l’occasion. Ce sont des rencontres très importantes », remarque le libraire d’Yvetot.

Avant la réouverture des librairies et la découverte des nouveautés, Manuel Hirbec conseille de se replonger dans sa bibliothèque pour « aller vers les textes qui comptent ».

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