Dominique Boivin : « Nous n’étions pas sages »

Beau Geste a 40 ans. Après une parade en forme de défilé de mode avec les costumes des différents spectacles en 2019, Dominique Boivin s’est plongé dans les archives de la compagnie, les vidéos, les photos, les affiches… Il a monté quatre films, un pour chaque décennie, qui seront présentés chaque semestre. Le premier, qui revient sur les années 1980, est projeté samedi 11 décembre au stade Jesse Owens à Val-de-Reuil. Entretien avec le danseur et chorégraphe, également co-directeur du théâtre de L’Arsenal.

Comment résonne ce nombre 40 ?

Beau Geste est né en 1981. Elle a donc 40 ans. Nous avions fêté les 30 ans. Je ne suis pas très anniversaire. Dans ma famille, nous ne les fêtons pas. C’est quelque chose qui ne m’est pas naturel. Nous avons effectué un travail sur les archives. Christine Erbé qui a été pendant longtemps dans la compagnie les a triées avec, d’un côté, les archives officielles, données au centre national de la danse, et, de l’autre, les archives officieuses. Quand j’ai tout regardé, je me suis dit qu’il y avait un truc à faire. C’était là un prétexte idéal.

Que sont les archives officieuses ?

Ce sont les archives officielles avec des trucs en plus. Ce sont plein de documents plus intimes avec des films super 8, de vieilles VHS, des affiches… J’ai voulu en faire des montages. Il y aura quatre films que nous présenterons en quatre actes. Le 5e acte, nous proposerons la projection de tous les films avec différents invités. Ce sera une nuit totale consacrée à une expérience de compagnie et nous pousserons les murs.

Pourquoi avez-vous gardé une chronologie ?

C’était intéressant de rester dans une chronologie parce que nous allions vers quelque chose quand nous avons commencé. Ces films sont une machine à remonter le temps pour arriver jusqu’à aujourd’hui.

Quel regard portez-vous sur toutes ces images ?

C’est amusant. Nous voyons l’évolution de la compagnie, l’avancement dans l’âge. Et ça se voit. Les rides s’accumulent. On voit aussi l’évolution technologique avec l’arrivée du numérique. En 2000, nos images sont plus léchées. Il y a l’évolution du monde. Quand j’ai commencé à travailler sur ce matériau, je me suis rendu compte de ce que l’on filmait. Jusqu’alors je ne m’étais pas intéressé à tout cela et j’ai eu tort. J’avais oublié beaucoup de choses et cela reflète l’état d’esprit d’une époque.

Sont-ce des images qui vous ont ému ?

Oui, j’ai été ému mais je n’ai pas ressenti de la nostalgie. Dans ces années 1980, nous étions une bande de jeunes qui démarraient une carrière. Ce sont des aventures incroyables. Cette décennie a été formidable et cruelle. Quand j’ai commencé, être danseur n’était pas considéré comme un métier. J’ai eu la chance d’en vivre assez vite. Lors de ces années, la politique a valorisé et reconnu ce travail des artistes. On nous disait : vous êtes des ambassadeurs et vous méritez d’être aidés. Aujourd’hui, on vit cela comme normal. Mais, à l’époque, il n’y avait rien. 

Qu’est-ce qui était cruel ?

Il y avait les premiers comités d’experts, les critiques… Alors il fallait y aller, tenir un cahier des charges, un nombre de représentations.

Il fallait être audacieux aussi.

Oui, il fallait être audacieux, exigeants. Nous étions jeunes. Nous n’étions pas inconscients. Nous n’étions pas sages. Nous osions parce que nous n’avions pas le choix et nous en avions envie. À la moitié des années 1970, j’avais 17 ans et je savais que j’allais devenir danseur. À 17 ans et demi, j’avais mon premier contrat. J’étais un amoureux fou du monde de l’art. Je me demandais comme je pouvais vivre autrement. C’était un autre type de challenge. Avec ces années 1980, quelque chose de nouveau arrivait. On avait le feu vert pour créer alors il fallait être innovant. Cela a permis l’ouverture de labos de recherche.

Au bout de quarante ans, une compagnie possède un répertoire. Comment l’abordez-vous ?

La création est une idée qui croise une situation, un événement, une époque, un désir. Au bout du bout, il y a un objet qui a sa vie. Comme Transports exceptionnels a écrit comme un défi à moi-même. Cette pièce a tourné mille fois ! Je n’ai pas besoin de revenir sur les créations. Je n’en comprends pas la raison. Dans Road Movie, je ne remonte pas de vieilles pièces, juste de petits mouvements. Comme une sorte de répertoire. Mais c’est une pièce en elle-même.

Est-ce que vos souvenirs sont autant dans votre tête que dans votre corps ?

C’est une question intéressante et je l’aborde dans le solo. Nous sommes chargés d’histoires. Quand on regarde des photos, il est possible de ressentir les émotions du moment, les odeurs, la chaleur… Ces souvenirs sont à l’intérieur de nous. Comme les souvenirs, toutes les danses sont en moi. C’est agréable de vivre cela. C’est comme si ma vie est une répétition générale pour en arriver là, à ce solo.

Infos pratiques

  • Samedi 11 décembre à 18 heures et 21 heures au stade Jesse Owens à Val-de-Reuil
  • Entrée gratuite
  • photo : Compagnie Beau Geste