Les Tourmentés, le nouveau film de Lucas Belvaux, adaptation de son roman éponyme, met en scène trois personnages principaux, Skender (Niels Schneider), Max (Ramzy Bedia) et Madame (Linh-Dan Pham) qui nous amènent à nous poser une question à réponses variables : ça vaut quoi la vie d’un homme ? Skender, ancien légionnaire, le découvrira peut-être lorsque Madame, veuve fortunée et passionnée de chasse, qui s’ennuie, charge Max, son majordome, de lui trouver un candidat pour une chasse à l’homme, moyennant un très juteux salaire. SDF, Skender est le gibier idéal. Mais Skender est aussi un père de famille qui veut renouer avec les sien… Entretien avec Lucas Belvaux
Pourquoi avoir voulu écrire un roman alors que vous n’aviez fait que des films ?
Parce que je n’avais plus envie d’écrire de scénarios.
C’est si différent?
C’est très différent. Un scénario n’est pas fait pour être lu par un lecteur. C’est fait pour être lu par des producteurs, des distributeurs. C’est un objet technique qui va servir à trouver de l’argent. C’est une écriture extrêmement contrainte. On manque de liberté. Pendant qu’on écrit, on pense déjà au tournage, combien cela va coûter, on pense à l’argent tout le temps. Plus on a de l’expérience, plus on pense à comment éviter les ennuis sur le tournage. Ça peut être très intéressant mais ce n’est pas amusant.
Et cette fois, vous aviez envie de vous amuser…
Oui, cela fait à peu près trente ans que j’écrivais des scénarios. Là j’avais envie d’être libre à nouveau, de retrouver le plaisir.
Quand et pourquoi avez-vous eu envie d’en faire un film?
En fait, une fois que le livre a été en route, je me suis dit qu’on allait me proposer d’en acheter les droits, et je préférais l’adapter moi-même. Et puis je m’étais attaché aux personnages. Pendant toute l’écriture, je m’étais interdit de penser à l’adaptation, j’ai écrit le livre sans penser aux acteurs, aux décors…
Avec ce travail, vous êtes-vous surpris vous-même?
Oui, jusqu’à la fin où je me suis rendu compte que ça ne m’intéressait pas d’écrire une chasse à l’homme. Et pourtant le parcours des personnages m’intéresse.
D’ailleurs l’idée de la chasse à l’homme arrive très tôt. Ne craignez-vous pas de décevoir un public qui va attendre cette chasse à l’homme ?
Je vais décevoir les sadiques… ceux qui aiment les chasses à l’homme, donc ce n’est pas très grave (rire) et pour qu’ils ne soient pas complètement déçus, je leur en mets des petits bouts, des sortes de projections de l’ordre du fantasme à certains moments.

Le roman se joue à travers le récit intérieur des personnages. Passer par l’image a-t-il été compliqué ?
C’était un des défis. J’ai une méthode qui consiste à m’attacher aux personnages sans aller dans la matérialisation de l’introspection — qui sont-ils, comment bougent-ils, comment parlent-ils ? —, des choses très concrètes, et à l’histoire, à l’action — comment elle avance. Je me base d’abord là-dessus puis je développe les séquences, les dialogues, le drame.
Le film interroge sur la valeur d’une vie…
C’est l’un des sujets. Le film a plein d’entrées. Je dirai que la valeur d’une vie est le sujet numéro un, chronologiquement. Autour de ce que vaut la vie d’un homme, le cœur du film, c’est l’argent, son pouvoir, son rôle, ce qu’on en fait et à quel point cela devient délirant. Le délire de Madame (la femme bourgeoise qui engage Skender pour devenir sa proie, ndlr) passe par l’argent. Naturellement ici, je me suis amusé à pousser les curseurs. Ce n’est pas un film réaliste. Mes trois personnages sont des épures avec lesquelles j’ai cherché à savoir jusqu’où la nature humaine peut s’exalter, dériver. Les seuls personnages normaux, entre guillemets, ce sont les deux enfants et leur mère.
Comment avez-vous choisi Ramzy Bedia et Niels Schneider?
C’est toujours un peu empirique : on peut avoir le souvenir d’un film, d’une scène, la lecture d’une interview, une rencontre lors d’un festival. Ramzy, je l’ai rencontré dans un escalier longtemps avant le film. Je me suis dit qu’il serait bien dans le rôle de Max et comme il m’avait dit qu’il aurait aimé travailler avec moi, je lui ai envoyé le scénario. Pour Niels Schneider, ça a été un peu plus long parce que le personnage est sur deux tableaux. Pour passer d’un être cassé à un homme qui renait, il devait avoir ce côté fermé, potentiellement brutal de l’ancien militaire, et à la fois, le côté amoureux de sa femme et tendre avec ses enfants.
Vos héros sont des militaires comme dans votre dernier film Des hommes, vous abordez souvent le thème de l’argent comme dans Rapt…
Ah l’argent, la vie, l’amour, la mort… c’est incontournable. La guerre, on en parle depuis L’Iliade. Ça s’arrête avec la mienne, mais chaque génération d’hommes a eu une guerre à faire. Les garçons ont été élevés dans cet esprit-là : devoir se battre, devoir tuer, peut-être mourrir. Je pense que ça a forgé les hommes. Quand j’étais enfant, l’image de l’homme que l’on montrait état très virile. Et la virilité, c’était la force, la violence, le courage de mourir, c’était ça le modèle. Et cette vérité toxique est un sujet qui m’intéresse : comment elle se crée, comment elle abime les hommes, comment elle est aussi toxique pour les hommes.
On pense souvent à vous en allant au Havre où vous avez tourné 38 Témoins en 2012. Quel souvenir en gardez-vous ?
Un souvenir merveilleux. J’y suis passé avant de venir à Rouen, et je continue à adorer cette ville, à la trouver belle, intéressante, énergique, vivante.
- Les Tourmentés de Lucas Belvaux (France, 1h 53) avec Niels Schneider, Ramzy Bedia, Linh-Dan Pham…
