Karelle Prugnaud est Lucia Joyce (1907-1982), la fille du romancier et poète irlandais, James Joyce (1882-1941). Elle n’est pas l’enfant désiré. Elle qui a appris la danse auprès d’Isadora Duncan veut aussi exercer un métier décrié. Éprise de Samuel Beckett, l’assistant de son père, elle n’est pas non plus l’amoureuse souhaitée. Pas facile d’avancer en équilibre dans une vie qui se révèle tragique. Eugène Durif a écrit pour Karelle Prugnaud Le Cas Lucia J. (un feu dans sa tête), un texte bouleversant mis en scène par Éric Lacascade. La comédienne et performeuse incarne cette jeune femme qui va sombrer dans la folie. Entretien avec Karelle Prugnaud avant la représentation jeudi 12 décembre à DSN au Drakkar à Neuville-lès-Dieppe.

Lucia Joyce, c’est un destin tragique.

Tout à fait. Lucia Joyce, c’est une Camille Claudel. Elle n’est pas l’enfant attendu et choyé, comme l’a été son frère. Elle a été une danseuse fabuleuse avec un sacré parcours. Mais, à cette époque-là, danser n’était pas bien vu. C’était réservé aux filles de mauvaises mœurs. Elle a toujours voulu être libre. Lucia était une femme avec beaucoup de caractère. Elle a voulu exister comme elle l’entendait. Pas sa famille. On l’a fait passer pour hystérique. Elle est allée d’un hôpital à un autre hôpital. À cette époque, on est au début de la psychanalyse. Lucia détestait ça. D’autant qu’elle a subi des électrochocs, pris divers médicaments. Mais elle n’était pas folle. Cette femme a été étouffée par les non-dits de sa famille. On ne sait pas vraiment tout sur ce moment mais, le jour des 50 ans de son père, Lucia a révélé l’inceste commis par son frère. Sa mère est devenue folle. Et elle aussi. Elle a voulu tuer sa mère en lui lançant des chaises. Sa famille l’a fait passer pour folle.

Quels sont les rapports entre Lucia et son père ?

Elle a été une source d’inspiration pour son père. Quand elle était internée, il était le seul à venir la voir. Lucia écrivait et son père s’inspirait de ses écrits. Elle était amoureuse de Beckett qui n’a jamais répondu à ses avances. À travers lui, c’est son père qu’elle aimait.

Qu’est-ce qui vous a touché chez cette femme ?

C’est l’injustice. Elle a voulu être libre, être elle. Cette vie est le combat perdu d’une femme que l’on a empêché d’exister. Quand on a une cooptation autour de soi, il est très difficile de s’en sortir. À son époque, c’était très fréquent. Cela existe encore aujourd’hui. On encense la littérature de Joyce. Or une partie de ses écrits provient de sa fille. Je trouve qu’il est important de parler d’un tel destin aujourd’hui. C’est une façon de parler de la femme et de la liberté.

Comment est né ce projet théâtral ?

J’ai joué dans Oh ! Secours, un spectacle très physique, très engagé sur le parcours de Beckett. J’ai été touchée par la figure de Lucia Joyce, par cette injustice qui rend fou. De son côté, Eugène Durif a adapté une version de Ulysse de Joyce. Il a souhaité poursuivre ce travail en me proposant un solo sur la vie de Lucia. Mais il m’était impossible de me mettre en scène.

Est-ce qu’Eugène Durif raconte la vie de Lucia de manière chronologique ?

Oui, toute la vie de Lucia est déroulée dans le texte. C’est le principe de la tragédie. On redit les mots, les faits. On revient sur la rencontre entre ses parents, comme un prologue. Au fil de l’écriture, elle va rentrer dans sa propre histoire. Elle va devenir Lucia. Le spectateur est sur scène. Je joue avec lui. Il peut être le psychanalyste pour juger, ou le confident, ou Beckett, ou même Lucia et se retrouve enfermé. Il est alors le miroir de cette femme.

Pourquoi avez-vous demandé à Éric Lacascade pour vous mettre en scène ?

Je trouve qu’Éric Lacascade est un directeur d’acteurs. J’aime beaucoup son travail. J’ai vu sa trilogie sur Tchekhov. Il y a une mise en exergue du jeu à travers le corps. Avec ce texte, il était nécessaire de travailler sur un dépouillement, sur une incarnation à travers le corps. Il a accepté cette proposition alors que nous avions souhaité rompre avec le système classique de production. Nous ne voulions pas perdre le désir de ce projet. Pour cela, il fallait le monter tout de suite, avec nos énergies.

Comment avez-vous travaillé avec lui ?

Éric Lascacade a une intelligence dramatique folle. Quand il commence à travailler avec des comédiens, il leur fait plein de propositions. Ensuite, il dissèque le texte en plusieurs parties et le travail devient très pointu. Chaque mouvement, chaque mot, chaque souffle… Tout est millimétré. Lucia est un personnage très dense qui est dur à incarner. Seule sur scène, ce n’est pas facile d’avoir le rythme juste. Éric Lacascade me cadre. Seule, c’est vertigineux. Dans les coulisses, dans les loges, on n’a pas l’énergie des autres acteurs. Il faut alors un imaginaire très fort, une incarnation et une distanciation très fortes entre le corps de l’acteur et le personnage. Je me sens plus fragile. Mais il y a quelque chose de jubilatoire. Le texte et la mise en scène permettent d’être dans un espace mental. Il y a presque un côté chamanisme dans le rapport au jeu. C’est très, très physique. Je ressors de scène avec des bleus. Je suis vidée. Mais c’est une aventure incroyable.

Infos pratiques

  • Jeudi 12 décembre à 20 heures au Drakkar à Neuville-lès-Dieppe.