Luc Bruyère : « J’ai trouvé une famille Adams »

par | 26 septembre 2019 | Théâtre

C’est un artiste lumineux. Il irradie quand il joue. Il électrise quand il chante. Son interprétation d’Idées noires de Lavilliers couvre de frissons. Luc Bruyère a des allures de rockeur et l’élégance d’un danseur. Il est danseur et aussi comédien, chanteur, scénariste, auteur, mannequin… Dans Elephant Man, une pièce de Pomerance mise en scène par David Bobée et jouée du 26 au 28 septembre à l’EMS à Mont-Saint-Aignan, Luc Bruyère est Jack l’éventreur. Entretien.

Quelle image aviez-vous en tête d’Elephant Man ?

Elephant Man est une histoire que ma mère m’a racontée quand j’étais tout petit. Je suis né sans bras gauche. J’ai passé mon enfance à comprendre ce qui me composait. Adolescent, j’ai regardé le film et je l’ai trouvé assez lugubre. J’ai lu le livre de Pomerance plus tard quand j’étais en étude au cours Florent. J’en étais resté là. L’histoire ne m’intéressait pas plus parce que je préfère les rôles à contre-emploi.

Pourquoi avez-vous accepté la proposition de David Bobée ?

Je suis un ami de Béatrice Dalle. J’étais venu la voir au théâtre des Deux-Rives à Rouen dans Warm. Béatrice appelle David, Patron. Lors d’un dîner, David m’a dit : un jour, tu m’appelleras Patron. Un an et demi plus tard, il me propose ce rôle de Jack l’éventreur. Je ne pouvais pas dire non. En tant que comédien, c’est un rêve de jouer ce personnage. J’étais aussi assez curieux de voir ce que David voulait en faire.

Comme tous les personnages de cette pièce, Jack est un homme complexe. Quelle facette de lui avez-vous souhaité montrer ?

J’avais une idée assez précise, surtout esthétique, de ce que pouvait être Jack. J’aime inventer à mes personnages de faux passés, de fausses excuses pour leur donner vie. Avec David, nous sommes tombés assez d’accord sur ce personnage homo-érotique dans son rapport avec les femmes et aussi dans son rapport avec Elephant Man. J’ai travaillé sur un personnage délicat tout en lui offrant de la douceur et de la folie.

Quelle relation a-t-il avec Merrick ?

Quand nous avons commencé à répéter, JoeyStarr n’était pas là. J’ai endossé le rôle d’Elephant Man pendant les deux premières semaines. À son arrivée, il a fallu faire le deuil du personnage que j’avais construit. JoeyStarr était à l’opposé de ce que nous avions travaillé. Cela a été très intéressant. Dans la pièce, ils ont une relation en miroir. J’ai fait de Jack un homme beau, rempli de charme qui est un monstre à l’intérieur de lui alors qu’Elephant Man a des allures de monstre mais est rempli d’humanité.

Vous êtes comédien, chanteur, danseur, scénariste, mannequin… Comment abordez-vous ces différentes disciplines ?

Je vais à la rencontre. Ma vie est faite de cela. C’est ce qui me construit. J’ai commencé par la danse au centre chorégraphique national de Roubaix, alors dirigé par Carolyn Carlson. À l’âge de 15 ans, j’ai arrêté pour suivre des cours dans une école d’arts plastiques en Belgique. Quand je suis arrivé ensuite à Paris, j’étais un petit jeune qui n’avait pas beaucoup d’argent. J’ai fait de la figuration. J’ai tenu un tout petit rôle dans La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche qui m’a conseillé de prendre des cours. J’ai passé trois ans au Cours Florent. J’ai aussi joué avec Romeo Castellucci. J’aborde tous ces arts de la même manière avec l’idée d’être dans la pluridisciplinarité. Toutes ces disciplines m’ont construit et je m’appuie sur tout ce que je sais faire. Jack est né d’une chorégraphie corporelle. Il a sa chorégraphie à lui.

Pourquoi la danse a été votre premier médium ?

Cela a été un médium médical. J’avais un vrai problème d’équilibre et un risque de scoliose. J’ai refusé d’être appareillé et je refuse toujours d’être appareillé. Pour moi, il ne me manque rien. Je suis né comme cela. L’ajout d’une prothèse me semble superficiel. Gamin, j’adorais danser et ma tante m’a inscrit à un cours. Cela a été une vraie, vraie découverte. J’ai compris que mon corps pouvait être au service de quelque chose de plus grand, être un vecteur d’énergie.

Il y a eu ensuite le théâtre. Est-ce que les mots vous manquaient ?

Oui, il y a eu un manque de paroles. De toute façon, tout ce que je fais ne me suffit jamais.

Vous courez ?

Oui, je cours toujours.

Vous avez eu une démarche inverse. Le plus souvent la danse est là quand les mots ne suffisent plus à exprimer un sentiment.

Oui mais j’ai trouvé la corporalité avant de trouver un langage. J’avais tout d’abord besoin de m’affirmer pleinement avec ce corps.

Quels auteurs vous ont marqué ?

Ma prof de français m’a fait découvrir Christian Bodin que j’ai aimé énormément. Cela a été une ouverture à la littérature. Je suis un amoureux de Marguerite Duras, de Sarah Kane, de Copi… Je lis énormément. C’était la première fois que je trouvais une parade à ma solitude. Les livres, ce sont mes amis.

Comment vous sentez-vous dans cette troupe constituée par David Bobée ?

J’ai trouvé une famille Adams que j’aime énormément. Avec David, cela a été une évidence. Il est une personne extrêmement sensible qui écoute beaucoup. Nous nous accordons sur pas mal de points. J’aime sa façon de travailler. Nous avons commencé à travailler en interprétant différents rôles. Cela a amené une idée de pluralité. C’était magnifique à voir. Avec David aussi, c’est sain et serein lorsque l’on travaille. On vient en toute sécurité.

Quelle place tient la musique ?

Dans le cabaret de Madame à Arthur à Paris, je suis la Vénus de mille hommes. C’est un lieu magique. Je suis un amoureux de cet endroit, plein de poésie, chargé d’énergie, où le temps s’est arrêté. Un jour, le directeur me demande qui je suis et me propose de chanter. J’ai commencé trois jours plus tard. Je ne pensais pas que je savais chanter. J’y ai vécu des choses incroyables. Cela m’a permis de renouer avec la danse. Le chant, la musique, c’est ma dernière existence. C’est naturel pour moi. Quand je chante, je ne fais pas d’effort. Je ne travaille pas.

Est-ce que la musique vous nourrit autant que la littérature ?

La musique me nourrit de façon inexplicable. C’est vraiment la seule chose que je ne m’explique pas. Je fais une sortie de corps. C’est un jet, une espèce de flot qui sort de moi. Je fais cela sans explication, sans excuse, sans loi, sans règle. Je commence à bien m’amuser.

Vous disiez que vous couriez toujours. Est-ce qu’il vous arrive parfois d’avoir envie de ralentir le cours des choses ?

Non. L’autre jour, je discutais avec Béatrice (Dalle, ndlr) de tous ces gens qui n’ont pas cette valeur inconditionnelle de la vie. Ce n’est pas que nous avons peur de la mort mais on n’a pas envie de mourir. Nous avons encore plein de trucs à dire, à entendre, à faire. Il y a tellement de choses à découvrir.

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