L’histoire de L’Abordage à Evreux se termine. Avec elle, celle du Rock dans tous ses états (RDTSE). L’association et le festival ne sont plus soutenus par les collectivités qui préfèrent organiser un nouvel événement musical.

 

Il a fallu à la municipalité d’Evreux seulement quelques mois pour étrangler L’Abordage et faire mourir le festival du Rock dans tous ses états. N’est-ce pas la fin d’un scénario facilement devinable à l’avance ? Guy Lefrand, maire LR d’Evreux n’a jamais regardé d’un bon œil et écouté d’une oreille favorable les musiques actuelles à Evreux. Il a commencé par mener sa campagne électorale pour les élections municipale sur la destruction d’un bâtiment en construction censé accueillir les activités et la programmation de L’Abordage. Infaisable ! La salle est ouverte depuis novembre 2016. Une salle sans nom que Guy Lefrand n’a pas daigné inaugurer. Entre les deux, le maire a multiplié les bonnes et les mauvaises nouvelles ; jouant avec les nerfs de l’équipe de L’Abordage.

 

Autre étape sur le chemin de la disparition de L’Abordage : le regroupement de la scène nationale d’Evreux-Louviers, du Cadran et de L’Abordage dans un EPCC (établissement public de coopération culturelle), baptisé Tangram. Les spécialistes des musiques actuelles sont unanimes : une telle fusion n’est jamais favorable aux musiques actuelles. « On le voyait venir depuis le début. Cet EPCC était une bombe à déflagration contre le monde associatif, le socle sur lequel travaillait L’Abordage. Qui a mis Evreux sur la carte du rock ? C’est le festival », commente Timour Veyri, conseiller municipal PS à la ville d’Evreux.

 

Fin du soutien

Dernière décision : la municipalité d’Evreux ne soutiendra plus l’association. Trop endettée ! « Il y a un déficit structurel de 153 000 € depuis huit ans. A cela s’ajoutent un trou de 120 000 € venant de la dernière édition du RDTSE et une dette fournisseur de 320 000 € », énumère Jean-Pierre Pavon, adjoint à la Ville d’Evreux en charge de la Culture et du Patrimoine culturel. « Nous avons fait le tour des collectivités et nous avons décidé d’arrêter de subventionner l’association. Si on vient en aide pour que L’Abordage puisse organiser le festival, il faut non seulement boucher le trou et aussi financer le prochain RDTSE. Cela nous fait une double enveloppe à sortir. Les collectivités ne peuvent pas tout payer ».

 

Même discours de la part d’Alexandre Rassaërt, vice-président LR du conseil départemental de l’Eure en charge de la Jeunesse, de la vie associative, des sports, de la culture : « on ne peut justifier un dérapage budgétaire. Personne n’est exempt de rigueur. Et on ne va pas remplir une poche percée ». Lors de ses vœux à la presse, mercredi 4 janvier, Hervé Morin, président UDI de la Normandie a rappelé que « La Région n’est pas la caisse d’assurance des collectivités locales. Quand les villes se décident à se désengager d’un festival, la Région ne peut pas venir en compensation ».

 

En liquidation

Ce lundi 9 janvier, Thierry Auzoux-Lavallé va demander la mise en liquidation de L’Abordage. Une association qui va disparaître avec son festival, connu pour son ambiance conviviale, sa programmation audacieuse, l’engagement de l’équipe et des bénévoles. Commence alors une bataille de chiffres. La municipalité d’Evreux compte un déficit de près de 600 000 € et prévoit 1 million d’euros pour sauver L’Abordage. Pour Thierry Auzoux-Lavallé, « ça va un peu trop vite dans la tête du maire qui nous demande de liquider l’association pour en recréer une autre. Non, on ne va pas se saborder. Ce n’est pas réaliste ».

 

Le déficit, selon l’association, ne dépasse pas les 280 000 €. « Depuis 2008, nous avons en effet un caillou dans la chaussure de 130 000 €. Après le départ de Jean-Christophe Aplincourt (directeur du 106 à Rouen, NDLR), la ville propose de recruter un directeur, Benoît Villon, mis à la disposition de l’association. Pour le 25e anniversaire du festival, il a la folie des grandeurs. Ce déficit court d’année en année. Les éditions suivantes, le budget est à l’équilibre, voire légèrement excédentaire. En 2015, il y a un premier couac, un retard sur la signification de la subvention. La question s’est posée : faut-il organiser un festival plus léger ou pas de festival du tout ? Nous avons opté pour la première solution pour éviter que les liens ne soient pas rompus avec le public. Comme nous avons fait beaucoup d’économie, cette édition est excédentaire. L’année dernière, les relations se réchauffent avec le maire qui souhaite un festival avec des têtes d’affiche. Nous avions prévenu qu’il y avait un risque si nous n’avons pas un suivi du côté de la fréquentation. Le maire nous a dit : pas de problème, on verra à la fin. Résultat : 90 000 € de déficit ». Pour le nouveau président de L’Abordage, l’histoire du RDTSE ne peut s’arrêter en 2017 avant la 33 édition. « Nous avons proposé une solution réaliste : une demande d’une subvention exceptionnelle de 150 000 € pour éviter la cessation de paiement et une épuration de la dette sur trois ans. D’autre part, On nous enlevé toute notre activité, notamment l’action culturelle ».

 

Un autre festival ?

La ville d’Evreux a un autre modèle : le festival de Beauregard qui « s’est appuyé sur le privé. Les entreprises qui ne savent pas prendre de bons virages connaissent des difficultés. Il y a longtemps que L’Abordage aurait dû passer à un autre modèle. Tout en gardant son ADN. Nous avons essayé d’en discuter mais cela n’a pas été suivi par le conseil d’administration », ajoute Jean-Pierre Pavon. « Guy Lefrand n’aime pas l’esprit du RDTSE, cet esprit fraternel, de défricheur. Il veut un festival avec de grands noms, un festival de producteurs », remarque Thierry Auzoux-Lavallé.

 

Y aura-t-il un festival rock en 2017 ? Oui. « Malgré tout, la ville a la volonté de réorganiser un festival rock dans l’esprit de ce qu’il se faisait avant. Nous allons rester sur la création régionale, la découverte de talents », assure Jean-Pierre Pavon. « Il est important d’avoir ce rendez-vous », ajoute Alexandre Rassaërt. Pour Timour Veyri, « Guy Lefrand vole le festival à ses créateurs parce qu’il veut reprendre tout pour lui. C’est une reprise en main. Aujourd’hui, je ressens de la tristesse. C’est un vrai gâchis »

 

Un festival, certes mais sous quelle forme ? La réponse reste encore floue. Jean-Pierre Pavon annonce : « une équipe avec des professionnels des musiques actuelles, des personnes des milieux associatifs est au travail ». Avec quel budget ? Le même, soit 450 000 €, selon l’adjoint. Un directeur de la nouvelle structure, « un intermittent », dixit Jean-Pierre Pavon, est en phase de recrutement. A sa place, il devra retrousser ses manches. En ce début d’année, les festivals ont pour la plupart bouclé leur programmation.