# 24 / Jean-Christophe Aplincourt : « Aujourd’hui, nous sommes privés de notre raison d’exister en tant que professionnels »

par | 22 mai 2020 | A la une, covid-19, Dossiers

Cette saison 2019-2020 a été chaotique au 106 à Rouen. Il y a eu un début vite freiné par l’incendie de l’entreprise Lubrizol survenu le 26 septembre qui a contraint la SMAC à fermer ses portes pendant plus de deux semaines. La fin de saison est arrivée tout aussi brutalement en raison de la crise sanitaire causant à nouveau l’annulation d’une série de concerts et celle du festival Rush. Comment envisagez l’avenir ? Réponse avec Jean-Christophe Aplincourt, directeur du 106.

Comment est-il possible de construire une programmation en pleine crise sanitaire ?

Elle se construit au fil de l’eau. Au 106, elle n’arrive jamais en bloc. Nous communiquons à chaque événement. Depuis la période de confinement, nous avons ajouté peu de dates. Il y a les reports du printemps à l’automne après les reports de l’automne au printemps. C’est bizarre, on a l’impression que ça bégaie. Ce n’est pas notre travail normal d’annuler et de reporter. Cela fait trente ans que je suis dans la profession et c’est la première fois que je suis confronté à un phénomène d’une telle ampleur. La capacité à se projeter est aujourd’hui difficile. Pourtant, les lieux culturels servent à ouvrir des perspectives, à regarder vers l’avenir. Nous ne sommes pas dans un exercice normal.

Comment prendre une décision aujourd’hui ?

C’est difficile et cela fait un moment que c’est difficile. Je trouve que nous sommes peu protégés. L’État s’est prononcé sur les festivals seulement au début du mois de mai. Il a laissé les organisateurs livrés à eux-mêmes. C’est à l’État de prendre des décisions qui permettent aux acteurs de se protéger. Notre travail consiste à penser les choses six mois, voire un an à l’avance pour les rendre possibles. Le 106 aura une programmation à l’automne. Sur 2021, celle-ci est en construction. Aujourd’hui, nous sommes prêts pour donner les concerts. Certains sont même complets. Nous avons aussi l’anniversaire du 106 fin novembre. Nous y réfléchissons. Si une exposition peut toujours être décalée, il est plus complexe de reporter un tel événement.

“Ce n’est pas du temps perdu”

Le ministre de la Culture a autorisé l’ouverture des lieux culturels pour les répétitions. Qu’en est-il au 106 ?

Nous allons rouvrir les studios par palier en respectant toutes les conditions sanitaires. Dès que le cadre légal le permettra, nous accueillerons tous ceux qui les utilisaient et qui sont privés de leur pratique depuis la mi-mars. Ce qui est un peu mortifère. Par ailleurs, nous travaillons sur d’autres aspects comme des produits multimédias avec une émission hebdomadaire, notre e-label et des projets d’action culturelle avec un public varié. Au cas où il y aurait une moindre activité à la rentrée, il y a l’idée de s’investir davantage dans des résidences d’artistes pour continuer à remplir une utilité. À la fin de la crise sortiront de belles productions artistiques. Ce n’est pas du temps perdu. Nous menons ainsi des réflexions de manière plus poussée afin de préserver l’emploi des artistes et des techniciens.

Est-ce que ces résidences s’adressent davantage aux artistes de la région ?

Elles s’adressent à tous les artistes qui ont des projets viables et pertinents. Comme nous sommes dans un temps de repli, il faut aller dans l’autre sens. Nous restons hospitaliers et voulons penser la musique à l’échelle nationale, voire au delà. Ce n’est pas pour autant que l’on va exclure les artistes de la région. On va faire un mix.

Les contraintes sanitaires restent fortes pour de telles pratiques.

Comme dans toutes les écoles de musique. Un micro est un objet porteur de contamination. Comme une console de mixage. Il est essentiel d’apporter un grand soin à ce que les conditions sanitaires soient optimales. Il y aura un nettoyage entre les différents passages de groupes. C’est pour cette raison que nous voulons rouvrir par palier les studios. Nous échangeons aussi avec d’autres sur les bonnes pratiques.

Quel regard portez-vous sur le rapport du professeur Bricaire ?

Il n’est pas compatible avec ce que nous faisons. Il est difficile de le mettre en œuvre, quelles que soient les formes artistiques. Il y a aussi des principes de production, d’économie, de notoriété. Nous ne pouvons pas proposer un concert d’IAM dans un appartement. Un spectacle d’IAM, c’est beau dans son ensemble. Le découper en petites tranches devient autre chose. Avec ce rapport, il faudrait 4 mètres carrés pour une personne. Cela dit de l’impossibilité de l’exercice.

“Il y a des symboles qui joueront”

Comment alors préserver un plaisir, autant pour les artistes que pour le public ?

Après l’attentat au Bataclan, il y a eu un retour à la confiance lorsque les billets pour le concert de Céline Dion ont été mis en vente. La venue d’une artiste de variété internationale a été le marqueur de la reprise. Je pense qu’il faudra à la fois des éléments sanitaires concrets pour rassurer tout le monde sur le fait d’être dans une situation de foules et aussi les signes de grands événements. Si un grand rendez-vous est prévu, c’est que le danger est derrière nous. Il y a des symboles qui joueront. En ce qui concerne l’envie des spectateurs, elle est toujours présente. Avant l’arrivée du virus, les résultats du 106 étaient remarquables. Il y a une sensation d’avoir sorti le territoire de son calme, de créer l’envie au niveau de la musique. Nous avons réussi à remplir deux salles en 11 heures pour les Pixies. Rouen est devenue une zone de grand intérêt pour la musique. Ce n’est pas perdu, c’est juste suspendu. Il y aussi une grande envie d’être ensemble. Diderot disaient : tous les hommes sont amis au sortir du spectacle. Quand on a vu un beau spectacle, il y a un vécu commun. C’est un élément constructif de la société et cela rend la société meilleure. Dès que possible, ce sera l’euphorie. Tout le monde va avoir envie de sortir et nous serons prêts pour ça.

En attendant ce moment, est-ce que les écrans sont la bonne alternative ?

Je pense que c’est autre chose. Ce n’est pas concurrentiel et cela peut jouer un rôle positif quand c’est bien fait. Mais ce ne peut être une forme de substitution. Dans la musique, le corps est en jeu. Un concert est un moment social et convivial. On peut difficilement éprouver les mêmes sensations devant un écran. C’est comme un match de foot ou même le drive-in.

Vous avez publié une photo de la grande salle du 106 vide et y avez vu “la présence d’une absence”.

Quand personne ne passe dans une salle, quand il n’y a pas de moment festif à l’intérieur, celle-ci peut disparaître de l’esprit des gens. C’est pour cette raison que j’ai parlé de la présence d’une absence. Il y a quelque chose qui nous manque. Et toute l’équipe du 106 est dans cet état d’esprit. Aujourd’hui, nous sommes privés de notre raison d’exister en tant que professionnels. Cette photo dit aussi pourquoi cette salle a été construite. Rien n’est un hasard. Il a fallu beaucoup de volonté pour qu’elle apparaisse.

Que devrait contenir un plan culture ?

Avec la Région Normandie, il y a eu une action concertée avec les départements, les métropoles, un plan de secours pour l’été, plutôt constructif, et un plan de relance qui est en cours. C’est la vertu de ce moment. Il n’y a pas que l’État. Les collectivités se sont saisies des questions et sont dans un rapport proche. Les autorités locales à Rouen sont également dans de bonnes volontés. Rien d’aberrant nous est demandé. Elles nous accompagnent et nous aident à passer le gué. L’inquiétude à avoir sera la situation des finances en 2021 et au delà. Il y a un deuxième big bang qui risque de se produire.

“la présence d’une absence”

  • photo : Jean-Christophe Aplincourt © Marie Monteiro
  • photo du 106 : ©le106-JC-Amplincourt

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