# 33 / Vincent Dumestre : « nous ne renonçons pas à ce qu’il y a de plus beau »

par | 12 juin 2020 | covid-19, Dossiers

Le Poème harmonique était à la maison de la culture d’Amiens le vendredi 13 mars pour interpréter Coronis de Sebastián Durón. Ce jour-là, la représentation n’a pas eu lieu puisque le gouvernement interdisait tout rassemblement de plus de 100 personnes. Depuis cette date, les musiciens et musiciennes, chanteurs et chanteuses de l’ensemble normand ne se sont pas revus. Pas de concerts et pas de répétitions. La Fédération des ensembles vocaux et instrumentaux spécialisés (FEVIS) qui rassemble 91 formations a constaté une baisse d’activité de 43 %, soit une perte de chiffre d’affaires de plus de 11 millions d’euros et une perte sèche de plus de 2 millions d’euros. Entretien avec Vincent Dumestre, fondateur du Poème harmonique.

La Fevis a publié une étude et les chiffres sont édifiants.

Oui c’est terrible. Il y a deux réalités, tout d’abord le problème concret de la survie de certains artistes qui connaissent de vrais problèmes de trésorerie. Les aides de l’État que nous avons défendues sont essentielles. Se pose aussi la manière dont les artistes et les structures vont se réadapter. Les modèles sont tellement différents pour les uns et les autres. Chacun a en fait sa réalité économique.

Comment s’est déroulé le confinement ?

Nous n’avons pas eu d’activités parce qu’il n’y avait plus d’engagements. À titre personnel, je passe la moitié de mon temps sur scène et l’autre moitié est consacrée à la recherche et au travail sur des propositions artistiques. Pendant le confinement, j’ai travaillé sur des projets futurs, sur l’organisation de l’avenir. Aujourd’hui, lorsque l’on fait de la recherche, nous ne sommes plus obligés de nous déplacer dans les bibliothèques grâce aux outils numériques, j’y ai passé une grande partie de mon temps. J’ai aussi essayé de rester optimiste. Au début du confinement, les déceptions se sont succédées. Les dates ont été annulées, puis les festivals. En France, c’est terrible. Les festivals sont quelque chose de très structurel même s’ils sont de moins en moins soutenus. Ils sont importants pour le patrimoine musical. La musique ancienne s’est développée dans les années 1970 avec la naissance de ces festivals. Nos orchestres jouent un répertoire allant du XIVe au XVIIIe siècle et nous sommes les seuls à le défendre. Il y a un autre coup dur. On s’aperçoit maintenant que l’on aurait pu jouer cet été. Mais c’est trop tard. C’est un peu la double peine. On se réjouit que les Heures musicales de l’abbaye de Lessay soient maintenues et nous y jouerons fin juillet.

Vous êtes à la direction artistique du festival de musique baroque du Jura qui se tient en juin. Quelle décision avez-vous prise ?

J’ai tenu bon jusqu’au dernier moment. Des concerts sont reportés en septembre et en octobre. Il est important de tendre une main au public en proposant d’autres programmes et d’une autre manière. J’ai tenu à ce que le festival existe parce qu’il est difficile de défendre nos répertoires. On ne peut pas accepter une année blanche même s’il faut se soumettre à des contraintes. Nous ne pouvons pas perdre le public

“Nous allons resserrer notre présence en Normandie”

Comment peut répéter et jouer un orchestre en respectant les mesures sanitaires ?

Les choses évoluent très vite. Au début, il était difficile de savoir ce qui était possible de faire sur scène. Aujourd’hui, on accepte que le public retourne dans les salles même si on pose des réserves par rapport à l’emplacement. On peut remplir un tiers d’une salle. Sur la scène, comment chanter avec un masque ? C’est inenvisageable. Il faut alors respecter des distances plus importantes tout en tenant compte de l’acoustique du lieu. Pour les instruments à vent, il y a des projections d’air, donc de bactéries. Des distances sont à respecter. Il est encore difficile d’apprécier cela. Nous ne savons encore pas quelle sera la situation en juillet et en août. Avec le Poème harmonique, nous allons commencer à répéter dans une semaine. Le port du masque sera obligatoire.

Le Poème harmonique est installé en Normandie mais se produit beaucoup en France et à l’étranger. Comment envisagez-vous ces tournées ?

Nous allons resserrer notre présence en Normandie. Nous serons au Septembre musical de l’Orne. Nous allons trouver des dates pour que le Poème harmonique soit plus présent dans la région. Nous avions ce projet de bus harmonique. C’est le moment de le développer. Nous irons de villes en villages, dans les lieux où les habitants ne vont pas au concert. Par ailleurs, nous n’allons pas aborder nos grands projets d’opéras et nos tournées internationales de la même manière. Si nous allons loin, il faudra une empreinte carbone intelligente. Nous ne voulons pas non plus arrêter nos tournées à l’étranger. Nous y représentons aussi la Normandie. Il est prévu à l’automne des concerts au Portugal, en Pologne, en Russie, en Norvège… En Pologne, nous faisons en sorte d’y rester cinq jours. Je suis cependant prudent sur ces dates.

“Un répertoire profond, intime, sensible”

Est-ce que la crise sanitaire a modifié votre manière de travailler, de créer ?

Je ne crois pas. Il y a des arts qui permettent une mutation artistique. Des domaines seront nourris de cette catastrophe. Dans d’autres domaines, il n’y a pas d’évolution possible. Ce qui fait la beauté du répertoire, c’est la vibration entre les artistes et le public. Le Poème harmonique est sur un répertoire profond, intime, sensible qui cherche à toucher. Il y a en effet quelque chose de l’ordre de la vibration commune. Je pense que nous avons une carte à jouer dans la qualité de ce répertoire.

Avez-vous différé des projets d’opéras ?

Non, au contraire. Nous travaillons sur ce qui est le bel opéra de Lully, Armide. Ce sera pour 2023. Nous allons aussi reprendre Egisto de Cavalli. Non, nous ne renonçons pas à ce qu’il y a de plus beau.

Comment redonner confiance au public ?

Cela nous dépasse. La confiance reviendra avec une bonne gestion de la pandémie. Les chiffres nous permettent d’être optimistes mais il y a toujours la crainte d’une récidive du virus. Le désir du public est toujours là. Nous avons reçu beaucoup de messages.

photo : Vincent Dumestre © J.B. Pellerin

À lire également

neque. elit. quis, Lorem at in amet,