Philippe Brunet est helléniste, professeur à l’Université de Rouen. Spécialiste de la poésie antique, il a passé vingt ans à traduire L’Iliade d’Homère. Un travail énorme qui a été publié l’année dernière. Philippe Brunet donne aussi voix à ces héros de L’Iliade avec sa compagnie Démodocos qui joue Arches troyennes jeudi 22 août à Arques-la-Bataille dans le cadre du Festival de musique ancienne.

 

 

Que représente pour vous L’Iliade d’Homère ?

Le plus beau poème de l’Occident. Le premier poème sur la vie, contre la mort, où l’immortalité est procurée par la voix. Le chant qui est à l’intérieur de tous les autres.

 

Est-ce que vous relisez régulièrement cette oeuvre ?

Bien sûr, mais c’est elle qui me lit, qui lit et parle à travers moi. On ne peut en arrêter ni la lettre, ni le sens. Je vais et viens du grec au français de ma traduction, du français au grec. Je dis l’un et chante l’autre, successivement, alternativement. D’une certaine manière, le langage de l’Iliade travaille en moi, en nous (si je pense plus largement aux aèdes, aux lecteurs), dans sa forme. C’est la forme qui fait que ça travaille dans la mémoire.

 

Est-ce que L’Iliade est un chant ou un récit ?

Un chant épique ; de la parole narrative, chantée en six mesures binaires, les hexamètres. Toute parole est chantée, rythmée, voire dansée.

 

Avez-vous retravaillé le texte pour la scène ?

Quelques passages ; ceux que je vais dire. C’est d’ailleurs un problème. La tentation de reformuler ; les aèdes n’y échappent pas. La matière rythmique et sonore appelle une reformulation limitée par le mètre, une substitution d’un adjectif par un autre etc. En mémorisant les passages, parfois j’avais besoin de dire les choses autrement. Au bout du compte, le texte devient ouvert. Je ne sais pas ce qui sortira le jour du spectacle.

 

Quel épisode mettez-vous en scène ?

On a centré le récit autour du rempart troyen, puisque on jouait devant le beau jubé Renaissance. On dit le récit du point de vue de Troie. C’est une traversée de toute l’Iliade. Guerre dans la plaine ; Hector revient dans Troie faire ses adieux à son épouse Andromaque ; combats qui aboutissent à la mort de Patrocle, l’ami d’Achille ; destin d’Hector, lamentation d’Andromaque ; à la fin on sort du cadre, pour ne pas en dire plus…

 

Quel est votre parti-pris pour la mise en scène ?

Apprivoiser et laisser chanter les pierres de l’église, c’est déjà un programme énorme. Le théâtre est toujours théâtre pour un lieu. Or, la parole d’Homère flotte indépendamment de tout lieu. C’est une contradiction. On dit l’épopée sans l’incarner, mais non pas sans l’émotion ; justement, le but est d’atteindre la fleur fragile de l’émotion, pas de la tuer. On essaie de rester en amont du théâtre spectaculaire, mais dans cette sorte de récit puissant, où tout le théâtre est là, avec son aspect sacrificiel.

Comment avez-vous dirigé les trois aèdes ?

Chacun d’eux a une histoire différente par rapport au théâtre, mais tous les trois ont en commun de mâcher des hexamètres d’Homère depuis longtemps. Ce qui est rare au théâtre aujourd’hui, n’est-ce pas ? Les trois sont hellénistes et musiciens. Ils savent qu’on ne peut séparer la parole et le corps. Je ne les dirige pas. Ils ont des vitesses et des énergies différentes. Et puis je suis avec eux, je prends ma part de l’effroi et du plaisir. Nous essayons d’être ensemble dans le bonheur partagé de dire Homère.

 

  • Jeudi 22 août à 22h30 en l’église d’Arques-la-Bataille.
  • Tarifs : 14 €, 9 €, gratuit pour les moins de 18 ans. Réservation sur www.academie-bach.fr

 

Conférence : Relire Homère par Philippe Brunet vendredi 23 août à 14h30 au Presbytère