Lena Paugam poursuit ses réflexions sur le désir dans cette adaptation d’Andromaque, la tragédie de Racine écrite en 1667. Elle ne veut pas résumer la pièce à ces amours contrariées : Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector. Or, celui-ci est mort. Le tout en pleine guerre de Troie. Elle préfère interroger l’existence et le devenir de ces héros et héroïnes. Sa compagnie Alexandre joue Je crains de me connaître en l’état où je suis (Andromaque) du 15 au 17 décembre à l’espace Marc-Sangnier à Mont-Saint-Aignan avec le CDN de Normandie Rouen. Entretien avec Lena Paugam, comédienne, metteuse en scène et dramaturge.
Pourquoi avez-vous changé le titre d’Andromaque pour Je crains de me connaître en l’état où je suis ?
J’ai non seulement ajouté des intermèdes qui sont entendus en voix off mais j’ai aussi voulu apporter un éclairage particulier sur une thématique de la pièce. C’est une pièce qui aborde différents sujets. Après avoir été farfouiller dans d’autres œuvres plus contemporaines, j’ai été frappée par la modernité du texte qui parle de la complexité des êtres, de la connaissance de soi, des monstres que l’on a en soi… Moi qui ai fait une thèse sur la question du désir, sur la crise du désir, j’ai retrouvé des points communs. L’intérêt a alors été d’évoquer les forces qui meuvent l’homme au-delà de ce qui le pousse à agir malgré lui.
Pourquoi considérez-vous ces personnages comme des héritiers ?
Oui, ce sont des héritiers qui n’ont pas écrit leur propre histoire. Cela questionne la manière dont on trace sa vie à partir du legs de ses parents, on enfile ses habits-là. Barthes dit qu’Andromaque est la seule pièce de Racine où un personnage n’est jamais au bout de son acte d’émancipation. Par exemple, Pyrrhus va devoir affronter la loi des pairs, du peuple dont il dépend. On va le lui rappeler et il va faire ce qui lui semble juste. Je pense que c’est un tournant tragique de la pièce. Pyrrhus va être confronté à ses manques, son impuissance. Comme les autres, il va faire l’expérience de ses propres limites et va devoir passer par la colère. La passion humaine le ramène à ce qu’il est.
Pourtant, il y aura le pardon
J’ai été attentive à la question du pardon. La pièce se déroule dans un contexte d’après-guerre. Andromaque est une femme qui a tout perdu. Elle a vu son peuple éradiqué, sa famille mourir sous ses yeux. Elle est appelée à donner son pardon à un homme, Pyrrhus, qui est le symbole de la barbarie. À l’issue des combats, lui éprouve un sentiment de honte. Il ne peut pas supporter ce sentiment de gloire qu’on lui renvoie. Seule Andromaque peut le sauver. Le prix du pardon est en effet cher. C’est pour cette raison qu’Andromaque est une pièce politique. Que fait-on de ceux qui ont tout perdu ? Ce mariage entre Andromaque et Pyrrhus se fait contre la volonté du peuple. Les bourreaux deviennent alors les victimes qui deviennent ensuite des bourreaux. Ça change en permanence. Dans tout cela, chacun essaie d’avancer en gardant une dignité. La raison d’État se mêle à la raison intime.
Vous accordez aux confidents une place toute particulière. Pourquoi ?
On ne sait pas grand-chose d’eux. Ils tiennent des rôles différents, donnent des conseils, accompagnent les héros. Mais ce sont eux qui apportent un discours de raison. Les héros vont ainsi être confrontés à leurs arguments et devoir développer leur pensée. Ils vont montrer leur vrai visage. Les confidents deviennent des révélateurs, des éclaireurs et on va pouvoir entrer en empathie.
Comment avez-vous abordé les vers de Racine ?
Je suis très attachée au rythme de la langue. Nous avons abordé le vers avec un grand respect. C’est un travail extrêmement laborieux mais passionnant. Je me suis appuyée sur beaucoup d’exercices musicaux. Dans le rap, il y a une métrique. Nous avons construit une partition. J’ai effectué un travail de chef d’orchestre pour une interprétation vive, concrète et passionnée. À cela, il faut ajouter les mouvements de la pensée qui suivent les mouvements du vers.
Infos pratiques
- Mercredi 15, jeudi 16 et vendredi 17 décembre à 20 heures à l’espace Marc-Sangnier à Mont-Saint-Aignan.
- Durée : 2h30
- Spectacle tout public à partir de 14 ans
- Rencontre avec l’équipe artistique à l’issue de la représentation du jeudi 16 décembre
- Tarifs : 20 €, 15 €. Pour les étudiants : carte Culture.
- Réservation au 02 35 70 22 82 ou sur www.cdn-normandierouen.fr
- photo : Pauline Le Goff
