# 39 / Anne-Sophie Pauchet : « Notre moteur reste l’avenir, les futurs projets pour continuer à rêver »

par | 12 novembre 2020 | covid-19, Vie culturelle

Les artistes traversent ces différents confinements avec une grande part d’inquiétude. Ils ont certes la possibilité répéter dans les lieux culturels mais ils ne voient pas venir ce temps précieux des créations devant le public. La compagnie Akté a présenté Exit juste avant le couvre-feu au CDN de Rouen Normandie. Qu’en sera-t-il de la prochaine création ? Aucune réponse encore alors que la troupe havraise a entamé le travail. Entretien avec Anne-Sophie Pauchet, comédienne, metteuse en scène et cofondatrice d’Akté avec Arnaud Troalic.

Comment vivez-vous ce deuxième confinement ?

C’est dur de nouveau. Nous avons bien senti que l’étau se serrait lors de notre semaine passée au CDN pour les représentations d’Exit. C’était très émouvant de voir le public, toujours au rendez-vous. Pendant ce confinement, le fait de pouvoir continuer à travailler est important mais pose beaucoup de questions. Nous avons effectué une résidence de création à L’Étincelle tout en sachant que l’on ne pourra pas voir naître ce spectacle. Il y avait une série d’Attention en décembre et on attendait que les professionnels puissent la voir. Le premier confinement est intervenu au printemps, à un moment où les programmations sont bouclées. Le deuxième arrive lors d’une période de créations. Cela va poser des problèmes de visibilité. Nous ne nous faisons pas beaucoup d’illusions pour décembre et avons peur pour janvier. 

Que pressentez-vous pour les prochains mois ?

Je crains de réels impacts en 2021 et 2022. Il va y avoir un vrai souci de calendrier. Quelles seront les priorités ? Les partenaires restent bienveillants et à l’écoute. Et cela aide à se mobiliser. Mais quelle vie auront les spectacles ? La compagnie a prévu deux créations : celle d’Arnaud et la mienne qui sera un spectacle pour le jeune public donné dans le cadre de Ad Hoc (le festival proposé par le Volcan au Havre, ndlr). Si tout est reporté, nous aurons alors en un mois deux créations qui vont aussi venir s’ajouter aux créations de ce prochain automne. Il va être difficile qu’elles cohabitent toutes.

« Ce n’est pas facile d’avoir 20 ans aujourd’hui »

Comment est-il possible de se concentrer, de créer durant cette période d’incertitude ?

Cela dépend. Nous nous mettons dans des bulles mais c’est difficile. Parfois, nous avons l’impression de ne pas être disponible, de ne pas faire du bon travail. Mais nous avons besoin de continuer à travailler. Répéter, jouer fait du bien. Sinon, nous sommes seulement dans l’inquiétude. Quand nous avons joué Exit, il était impossible de faire comme si de rien n’était. Il a fallu trouver le moteur. Exit est un spectacle qui parle d’amour, de la manière dont on se construit. Je disais aux comédiennes et aux comédiens : que nous reste-t-il si nous ratons cela ? Avec ce texte, nous ne sommes pas à côté de la plaque parce qu’il questionne l’intime. Et cela justifie encore plus notre présence sur scène. Avec la création d’Arnaud, les choses sont plus complexes parce que tout s’écrit au plateau.

Quand vous ne travaillez pas, à quoi pensez-vous en tant que citoyenne ?

Je pense aux générations à venir. Ce n’est pas facile d’avoir 20 ans aujourd’hui. Je pense à ces jeunes gens et à la manière dont on peut les aider à affronter cela. J’essaie de tenir mon esprit en alerte. Nous sommes assaillis par l’actualité telle que la pandémie, les élections aux États-Unis, la violence. Je m’interroge sur ce monde d’après dont on nous parle, sur ces choses essentielles et non essentielles, sur nos libertés. Il faut se poser ces questions. Comme celle de la verticalité de notre métier. Cette crise sanitaire nous oblige à penser la culture dans une forme d’horizontalité. Il ne faut pas sacrifier les droits culturels. Le danger peut consister à perdre de vue pourquoi et pour qui faisons-nous ce métier. 

Comment faudra-t-il envisager le monde culturel ?

Le premier confinement a marqué un arrêt brutal d’une course qui peut être moteur et aussi absurde. Nous sommes dans des agendas, des projections très lointaines, des logiques de programmations. Il faut faire, toujours faire. Un projet n’est pas encore créé qu’il faut déjà penser à la prochaine production. La pandémie remet en cause ce schéma, cette logique d’hyperproduction que nous avons construite tous ensemble. C’est plutôt pas mal. Comme la projection devient compliquée, nous sommes amenés à réfléchir autrement. Pour l’instant, nous avançons pas à pas, en fonction de ce qui est possible. Moins on se projette, moins nous sommes déçus. Notre moteur reste l’avenir, les futurs projets pour continuer à rêver. Tout en restant prudents. Il ne faut pas non plus  trop s’emballer pour ne pas être trop déçus.

« Je préfère cependant qu’ils se taisent »

Les arts et la culture ont à nouveau été deux sujets oubliés par le gouvernement et le président de la République. Qu’en pensez-vous ?

Ils n’ont pas parlé de culture en effet. C’est symptomatique et vexant. Je préfère cependant qu’ils se taisent. Quand le président de la République nous dit qu’il a une super idée pour sauver notre intermittence et qu’il nous propose d’aller dans les écoles, c’est un manque de respect et une méconnaissance de notre travail, de nos actions culturelles. Il y a des personnes dans les services de l’État qui connaissent nos problématiques et nous travaillons correctement ensemble.

Y a-t-il aujourd’hui davantage de la colère ou de l’abattement ?

Ni l’une ni l’autre. Je ne m’estime pas en droit d’être abattue. Je peux continuer à travailler. Nous sommes davantage dans le questionnement, dans la difficulté de se projeter. Nous devons réfléchir à la suite. Peut-être y aura-t-il des dégâts ? La colère, si elle doit arriver, elle sera politique. Comment en sommes-nous arrivés là ?

Comment est-il possible de garder le contact avec le public ?

Nous y réfléchissons. Cela dépend des propositions. Nous travaillons sur la possibilité du virtuel, sur la création de pastilles vidéos. Nous gardons cette visibilité et le contact avec le public par le biais des actions artistiques.

Qu’en est-il de l’école de la compagnie ?

Nous avons rouvert nos cours à la rentrée et donné des cours pendant un mois et demi. À ma grande surprise, tous étaient complets. Nous avons même dû en ouvrir un supplémentaire. Il y a eu un véritable engouement. Là, encore, nous cherchons des solutions pour poursuivre nos missions.

photo : Arnaud Troalic et Anne-Sophie Pauchet, cofondateurs de la compagnie Akté, © Philippe Bréard

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